«Slalom»: ode à la résilience féminine

L’interprète Noée Abita s’est isolée deux mois avec une entraîneuse pour connaître la gestuelle des skieurs de haut niveau.
Photo: K-Films Amérique L’interprète Noée Abita s’est isolée deux mois avec une entraîneuse pour connaître la gestuelle des skieurs de haut niveau.

Charlène Favier, pour son premier long métrage de fiction (sous label cannois), a fait comme plusieurs en se jetant à l’eau : s’inspirer de sa propre vie. Place à l’histoire de Lyz, athlète (15 ans), inscrite dans une section ski-études qu’un ancien champion prend sous son aile en la manipulant, corps et âme. Slalom prendra l’affiche dans nos salles vendredi prochain.

De Paris, la cinéaste française expliquait avoir réalisé un film très personnel. « Il s’agit d’un parcours thérapeutique, en fait. J’ai vécu adolescente des abus sexuels dans le monde du sport, mais ce n’était pas dans l’univers du ski comme dans mon film. Et j’ai mis beaucoup de temps avant de l’accepter. Ayant grandi à Val-d’Isère, une station d’hiver importante en France, j’ai fait aussi du ski, et toute ma mémoire en est imprégnée. Beaucoup d’éléments s’inspirent de mon vécu. »

Charlène Favier voulait parler d’emprise psychologique en trois temps : celle d’un entraîneur sur une athlète, celle d’un adulte sur une adolescente et celle d’un homme qui impose ses pulsions sexuelles sans se préoccuper du désir de l’autre.

Elle s’en déclare persuadée : « Si le film était sorti avant le mouvement #MoiAussi, il serait resté sous terre. Au départ, personne ne voulait entendre parler de ce scénario. Une peur sociétale demeurait collée à cette notion d’emprise. Mais les portes se sont soudain ouvertes quand les dénonciations ont commencé. »

La réalisatrice avait senti le besoin de tourner un court métrage, Odol Gorri, pour affronter avec son actrice certaines violences avant d’entreprendre l’aventure de Slalom. « Surtout pour les scènes qui questionnent le consentement. J’avais peur de ne pas être comprise dans ces zones-là. Est-ce que ça valait le coup de raconter cette histoire ? Après Odol Gorri, j’ai répondu oui. »

Mise en lumière

Sa jeune interprète, Noée Abita (primée aux Lumières pour ce rôle), néophyte en ce sport, se sera isolée deux mois avec une entraîneuse pour connaître la gestuelle des skieurs de haut niveau.

« Après cette immersion, elle était devenue Lyz et pouvait jouer en suivant son instinct. Je l’avais découverte dans Ava, de Léa Mysius, son premier film. Ses grands yeux noirs pouvaient raconter l’effroi comme la sidération, son côté sauvage, sa volonté, sa fragilité portaient mon personnage. »

Quant à Jérémie Renier, il avait envie d’incarner l’entraîneur, avec les risques collés à ce type de rôle sinistre. « Ce grand acteur pouvait apporter l’ambivalence, la subtilité, la nuance, les contradictions d’un être de pouvoir et de perversité. Il aime l’humain dans son arc-en-ciel avec ses facettes d’ombre. » Lui aussi s’est entraîné afin de connaître les mouvements de base, même s’il n’avait pas beaucoup à skier pour la caméra.

Sur les pentes

Grandir à Val-d’Isère peut être un atout. « Je connais les moindres recoins de ces montagnes, évoque la cinéaste. Ça a simplifié les choses au moment de tourner là-bas. »

La Fédération française de ski leur a permis de capter des courses véritables. « Je ne leur ai pas raconté le vrai scénario de mon film, évoquant plutôt l’histoire d’amour d’une jeune championne, dit Charlène Favier en souriant.Quelqu’un dans l’équipe était ouvert d’esprit. Il comprenait mon propos à demi-mot, mais m’a laissée faire. Un cadreur sur skis et l’assistante caméra en motoneige suivaient à vive allure les mouvements de la skieuse professionnelle. Un drone captait les courses aussi. Je voulais que ces courses soient filmées de manière organique. »

La sélection de Slalom à Cannes en 2020 (malgré une édition annulée, mais sous label) a mis son nom en lumière.

« Je ne pouvais imaginer mieux. Rêver de raconter des histoires et voir soudain le monde fermé du cinéma s’ouvrir comme pour me dire : “Tu as le droit de faire un deuxième film”, c’est extraordinaire. Slalom s’est posé aux festivals d’Angoulême, de Deauville et d’ailleurs. D’un seul coup, les autres se sont intéressés à moi qui, un an plus tôt, ne connaissais personne. »

Aujourd’hui, elle a beaucoup de projets et l’envie de faire un film aux États-Unis. Chose certaine, Charlène Favier entend remettre en scène des personnages féminins forts, aborder la violence à laquelle elles sont confrontées comme leur émancipation. « J’aime les figures de résilience », conclut la cinéaste.

Si le film était sorti avant le mouvement #MoiAussi, il serait resté sous terre