Les déchirements du monde à l’écran

Une scène du percutant «Ballad of a White Cow», des Iraniens Behtash Sanaeeha et Maryam Moghaddam
Photo: Amin Jafari Une scène du percutant «Ballad of a White Cow», des Iraniens Behtash Sanaeeha et Maryam Moghaddam

Devant la très grande qualité de la compétition à la Berlinale (leur meilleure à ma connaissance), on se dit que la pandémie n’a pas donné que de mauvais fruits. Peut-être que les deux grands films français Petite maman, de Céline Sciamma, et Albatros, de Xavier Beauvois, auraient atterri, hors situation covidienne, à Cannes, leur tremplin naturel.

Et si leurs producteurs avaient eu peur que le festival de la Côte d’Azur ne soit annulé in situ comme l’an dernier ? D’où la présence en ligne de ces œuvres à Berlin ? On suppute.

Chose certaine, cette année, les angoisses de l’époque se voient traduites dans plusieurs films de différents pays avec une acuité exceptionnelle.

Parfois, il s’agit d’une œuvre iranienne sur la peine de mort et la condition scandaleuse des femmes comme ce percutant Ballad of a White Cow, des Iraniens Behtash Sanaeeha et Maryam Moghaddam. Cette dernière tient également le rôle principal en duo choc avec Alireza Sanifar.

Cette histoire de femme, dont le mari a été erronément exécuté pour meurtre et qui se bat pour ses droits, est inspirée de faits vécus. Ici, un des juges qui l’a condamné à mort, perclus de remords, s’invite dans sa vie pour l’aider, la loger, se fait aimer d’elle et de sa fille, sans dévoiler son identité. Mais la vérité sera découverte, bien entendu.

Le cinéma iranien n’a pas son pareil pour aborder de front les injustices sociales. Et ce scénario si bien conçu illustre à quel point une femme seule se retrouve là-bas démunie, renvoyée de son logement, persécutée par son ancienne belle-famille, ballottée dans les dédales du système de justice jusqu’à ce que cet homme providentiel, qui avance masqué, lui ouvre toutes les portes.

Le personnage masculin trouble, hanté, brisé, endeuillé lui-même par la mort de son fils, devient aussi un symbole des dérapages du système.

À travers ces cloisons, ces fenêtres, ces écrans, deux destins se frôlent et se perdent en métaphore d’une société qui étouffe son peuple sous ses interdits. On se demande comment ce Ballad of a White Cow a pu échapper à la censure. Autre paradoxe de cet étrange régime…

Excellent aussi le film à sketches japonais, Wheel of Fortune and Fantasy, de Ryusuke Hamaguchi, tantôt dur, tantôt tendre sur des amours brisées ou renaissantes, aux scénarios aiguisés. Les dérives des nouvelles technologies, l’érotisme, les souvenirs qui hantent, les remords et les regrets s’invitent en trois temps avec une grâce perverse dans l’univers percutant du cinéaste de Happy Hour et d’Asako I & II.

Au Manitoba français

Je suis allée faire un tour dans d’autres sections aussi. Sous le volet Forum, est présenté le film Ste-Anne, de la Franco-Manitobaine Rhayne Vermette, fort beau et touchant. Dans leur français qui ressemble au parler acadien, les personnages se profilent sur des paysages à la tombée de la nuit.

À travers une histoire de fillette métisse adoptée qui retrouve sa mère naturelle au désarroi de celle qui l’a élevée : la vie d’un village.

Bien des gros plans, des objets dans la pénombre, les visages de cette communauté de survivance, les festivités de Mi-Carême quand les voisins déguisés passent de maison en maison, un loup dans la nuit, de vieux jouets, des photos anciennes, des prières à Sainte-Anne.

Cette émouvante chronique du quotidien sous des éclairages à la Georges de La Tour se nourrit d’un travail inventif et mystérieux sur l’image et le son. La cinéaste y interroge la mémoire au berceau de Louis Riel sur une modernité qui s’invite parfois comme à regret.

Quant au court métrage du Torontois John Greyson International Dawn Chorus Day, sa puissante et délicieuse mosaïque d’internautes aux quatre coins du monde, est tissée au montage pour nos temps de crise.

Sur des chants d’oiseaux traduits en langage humain par chacun, tous ces humains, ces paysages, ces oiseaux parlent en fragments de la pandémie, des abus politiques autour du monde, avec hommage final aux militants du Caire disparus. Fort réussi.