Cherry monte au front

Anthony et Joe Russo sur le plateau de «Cherry» avec l’acteur au cœur du film, Tom Holland
Photo: AppleTv + Anthony et Joe Russo sur le plateau de «Cherry» avec l’acteur au cœur du film, Tom Holland

« Avez-vous entendu parler de l’OxyContin ? » La question est lancée par un médecin, presque en passant. Celui qui la reçoit n’en saisit pas toute la charge. Jeune vétéran de l’Irak, il vient tout juste de rentrer dans son Cleveland natal. Il peine à s’ajuster, à continuer sa vie comme si de rien n’était. On est en 2005, et les effets dévastateurs de l’antalgique stupéfiant ne sont pas encore aussi bien documentés. Alors, « avez-vous entendu parler de l’OxyContin ? »

Dans ce film à grand déploiement de plus de deux heures qu’est Cherry, la réplique dure une seconde. Et pourtant, tout est là, dans cet instant. La complicité d’un système qui a abandonné ses citoyens. Les mots déclencheurs de l’épidémie qui ravage l’Amérique.

« Je pense qu’il s’agit du moment le plus universel du film, acquiesce Anthony Russo. En réalité, cette scèneest arrivée un nombre incalculable de fois. L’industrie pharmaceutique a inondé le marché de ces drogues, et la communauté médicale a continué à les prescrire. Que ce problème ait pu durer tant d’années sans que personne ne dise “Attendez une seconde,il y a quelque chose qui ne va pas, là”,c’est… c’est… » Sa voix chavire. « C’est difficile à comprendre. »

Comprendre. C’est ce qu’Anthony Russo et son frère Joe ont souhaité faire en adaptant à l’écran le roman Cherry de Nico Walker. Parue en 2018, alors que Walker était détenu en prison, cette fiction à consonance autobiographique raconte l’expérience militaire de l’auteur en Irak, son retour marqué par son incapacité à s’adapter, sa descente dans la dépendance, son glissement dans la criminalité, sa propension à braquer des banques.

Choix surprenant ? Les Russo sont des habitués de l’univers Marvel. Ce sont eux qui ont réalisé Avengers : Endgame (aussi connu sous le nom de « plus gros succès au box-office mondial de tous les temps »). Ce sont également eux qui ont mis en scène le génie comique de la série Arrested Development.

Visiblement, certains fidèles leur en ont voulu d’emprunter une voie si différente. Sur le site de référence Rotten Tomatoes, les critiques accordent une note désastreuse à Cherry. Une note qui semble injuste pour un film qui offre un propos aussi percutant et actuel. Doublé d’une maîtrise cinématographique impressionnante.

Natifs de Cleveland, comme le personnage, les Russo se sont retrouvés dans le roman. La crise des opioïdes, ils racontent l’avoir vécue de près. Des proches ont été pris dans son engrenage. C’est pourquoi ils ont choisi de montrer ses effets de façon crue, sans faire appel à la suggestion. « Sans glamour. »

Les vomissements incessants, les intestins qui se vident, la toux, les crachats de sang. « C’est peut-être la pire drogue qui ait été rendue accessible au public de toute l’histoire des États-Unis, dit Anthony Russo. Elle a été scientifiquement conçue pour rendre les gens accros afin de rapporter du profit. C’est du capitalisme dans toute sa veulerie. »

Ce dont parle le cinéaste a été extrêmement bien présenté dans The Family that Built an Empire of Pain, article paru en octobre 2017 dans The New Yorker. Le journaliste Patrick Radden Keefe y retraçait la saga de la richissime famille Sackler. Celle qui, à la tête de l’entreprise Purdue Pharma, avait développé l’OxyContin. Et commercialisé son produit sans regret, et en toute connaissance de ses irrécupérables dangers.

Des années plus tard, les morts continuent de se multiplier. Comme les vétérans atteints de stress post-traumatique, les victimes de la crise des opioïdes ont été laissées à elles-mêmes, remarque Anthony Russo. « Nous attendons des institutions qu’elles protègent les individus. Qu’elles soient sensibles à leurs besoins. Que la trahison ait été perpétrée par des membres de la communauté médicale la rend d’autant plus douloureuse et tragique. »

« Parce que j’étais triste, bébé »

Cherry débute avec une voix hors-champ sur fond noir. Un homme tousse. « Je peux fumer ? » Cliquetis de briquet. « Vous voulez que je commence par quoi ? »

Finalement, il commence par dire qu’il ne comprend ni les gens ni les arbres, même s’il aime bien les seconds. Il enchaîne d’une voix éteinte en disant chercher un sens à sa vie. Mais il n’est pas motivé, pas excité, pas rien.

Enveloppé de tristesse, vide en dedans, il finit par rencontrer une fille. Il lui dit je t’aime ; elle lui dit merci. Elle lui annonce qu’elle part étudier à Montréal. Il décide de s’enrôler dans l’armée. « Pourquoi t’as fait ça ? » « Parce que j’étais triste, bébé. »

Quand il arrive dans les rangs, l’écran rapetisse, tout comme son monde. Son périple en Irak rappelle celui des personnages de Generation Kill. Comme les hommes de la série de David Simon et Ed Burns, ceux de Cherry ne comprennent pas trop ce qu’ils font là-bas. Ne comprennent pas trop ce qu’ils font nulle part.

À son retour au pays, accueilli dans un gymnase de quartier qui vibre au son de Disco InfernoBurn, baby, burn »), le protagoniste ne comprend pas plus. En aparté à la caméra, il exprime son malaise face aux applaudissements. « Mon seul véritable accomplissement, en Irak, a été de ne pas mourir. »

S’ensuivront les cauchemars, les sueurs froides, les hallucinations, les tremblements, les souvenirs d’horreur de guerre. « Avez-vous entendu parler de l’OxyContin ? »

Au cœur du film : Tom Holland. L’acteur que les Russo ont dirigé en tant que Spider-Man dans Avengers. À ses côtés, l’ancienne étoile de Nickelodeon, Ciara Bravo, incarne sa copine. « Ils jouent des personnages très jeunes qui n’ont pas l’expérience nécessaire pour ne pas être écrasés par cette odyssée, par cette suite d’événements », souligne Anthony Russo.

Son frère Joe qualifie quant à lui Cherry d’« histoire d’amour entre deux êtres qui traversent l’enfer ». Notons par contre que, dans le livre, cette histoire n’est pas aussi linéaire. Marquée par des tromperies, par une séparation, par des interludes, par d’autres liaisons, elle est nettement moins romancée qu’à l’écran. Anthony Russo croit, au contraire, avoir dépeint un amour qui n’est pas idéalisé. Mais plutôt « vrai et vulnérable ».

Difficile de tout garder lorsqu’on passe de la page à la pellicule, concède le cinéaste. Mais il y a autre chose.« Nous souhaitions offrir une constance dans l’existence du personnage. Et nous sentions que son lien avec sa femme pouvait le faire. Nous voulions montrer que, même si c’est ardu, même si ce n’est pas une certitude absolue, la possibilité d’une connexion humaine réelle existe. »

C’est pourquoi le dernier plan mélange l’espoir et la douleur, observe Joe Russo. « Dans la vraie vie, on paie le prix de nos décisions. Parfois pendant des décennies. En ce sens, le personnage de Cherry est héroïque. Parce qu’il se bat contre ses problèmes avec détermination jusqu’à la fin. Et cette fin, nous l’avons toujours voulu complexe. »

Cherry

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