«La Daronne»: le terrain de jeu d’Isabelle Huppert

Isabelle Huppert prend visiblement un malin plaisir à se jouer de l’absurdité du scénario et à exploiter toute la flamboyance de sa Patience, souvent au détriment de personnages secondaires qui recelaient pourtant un grand potentiel narratif.
Lydie Nesvadba Isabelle Huppert prend visiblement un malin plaisir à se jouer de l’absurdité du scénario et à exploiter toute la flamboyance de sa Patience, souvent au détriment de personnages secondaires qui recelaient pourtant un grand potentiel narratif.

« This is Isabelle Huppert’s world, and we all live in it. » Cette expression anglaise — « Le monde appartient à Isabelle Huppert, et nous ne faisons que l’habiter » — résume à elle seule ce que suscite le visionnement de La Daronne, nouvelle offrande cinématographique du réalisateur français Jean-Paul Salomé.

Depuis le succès du film Elle de Paul Verhoeven, où elle interprétait une femme qui prend elle-même la responsabilité de punir son agresseur dans un jeu de rôle très controversé, la grande actrice multiplie les personnages subversifs et les contre-emplois. Elle brille dans des films écrits spécifiquement pour mettre en valeur l’étendue de son talent, de son immense répertoire de tragédienne à son potentiel comique, en passant par sa capacité de composition jubilatoire et décomplexée.

Cette fois, elle revêt les habits de Patience, une traductrice franco-arabe œuvrant au service de la brigade des stupéfiants de Paris. Depuis qu’elle a fait admettre sa mère malade dans une résidence privée, elle peine à joindre les deux bouts. Mais tout s’apprête à changer lorsqu’elle comprend que le fils de l’infirmière qui s’occupe de sa mère est un trafiquant impliqué dans une importante livraison de marchandises en provenance du Maroc.

Gardant précieusement cette information pour elle, Patience met rapidement la main sur la cargaison. Dissimulée sous de somptueux hidjabs, ses yeux bleus cachés par d’immenses lunettes griffées, elle se retrouve à la tête d’un immense trafic de drogues, et devient une légende évanescente au sein de la brigade, qui la surnomme « La Daronne », un terme d’argot signifiant mère et patronne.

Rien de grandiose, donc, dans la mise en scène ou la composition, si ce n’est Huppert elle-même, qui prend visiblement un malin plaisir à se jouer de l’absurdité du scénario et à exploiter toute la flamboyance de sa Patience, souvent au détriment de personnages secondaires qui recelaient pourtant un grand potentiel narratif.

On ne peut malheureusement en dire autant du cinéaste, qui peine à trouver sa marque dans ce film qui oscille entre suspense, humour et drame de mœurs. Les riches chemins parallèles que laisse transparaître la trame principale se contentent d’être des esquisses de ce qui aurait pu être, causant ici et là quelques problèmes de rythme et une trop grande prévisibilité.

L’humour est bien sûr un outil de taille — quoique extrêmement difficile à manier — dans l’exposition des préjugés et la lutte contre ceux-ci. Ici, difficile d’affirmer avec certitude si la volonté d’afficher un point de vue multiculturel et féministe tangue plus du côté de la moquerie que des bonnes intentions, tant les clins d’œil sont appuyés et archétypaux.

En dépit de ses quelques défauts, La Daronne ne manque pas de petits moments hautement divertissants, dont on a bien besoin par les temps qui courent. Et puis, bien étourdi celui qui refuserait la main tendue d’Isabelle Huppert vers une nouvelle aventure.

Résumé critique — La Daronne

Patience est une traductrice franco-arabe oeuvrant au service de la brigade de stupéfiants de Paris, et qui peine à joindre les deux bouts. Or, tout change lorsqu’elle fait main basse sur une cargaison de drogues, prenant la tête d’un impressionnant trafic. Isabelle Huppert, plus subversive que jamais, prend un malin plaisir à se jouer de l’absurdité du scénario et à exploiter toute la flamboyance de son personnage. On ne peut malheureusement en dire autant du cinéaste, qui peine à trouver sa marque et son rythme dans ce film qui oscille entre suspense, comédie et drame de moeurs. Les riches chemins parallèles que laisse transparaître la trame principale se contentent d’être des esquisses de ce qui aurait pu être, laissant place à une trop grande prévisibilité.

 

La Daronne

★★★

Comédie policière de Jean-Paul Salomé. Avec Isabelle Huppert, Hippolyte Girardot, Farida Ouchani et Liliane Rovère. France, 2021, 106 minutes.