«Martin Eden»: horizons perdus

Luca Marinelli dans le rôle de Martin Eden, et Jessica Cressy dans le rôle d'Elena Orsini
Shellac Distribution Luca Marinelli dans le rôle de Martin Eden, et Jessica Cressy dans le rôle d'Elena Orsini

Vers le début du film Martin Eden, le protagoniste éponyme, un marin sans le sou, se retrouve dans un manoir cossu après avoir secouru le fils des propriétaires. Peu habitué à une telle opulence, il examine les riches boiseries, feuillette un recueil de Baudelaire, puis se perd dans la contemplation d’un tableau. Lorsque Elena, la fille des maîtres de céans, vient le remercier, le beau mais fruste jeune homme explique : « Je regardais cette peinture : de loin, elle est magnifique, mais de près, on ne voit que des taches. C’est une illusion. » À son insu, Martin vient de formuler des paroles d’autant plus sages qu’elles prendront valeur de métaphore de sa vie et de ses amours. Adaptation libre dans la forme, mais très fidèle dans l’esprit, du roman de Jack London, le film de Pietro Marcello est une merveille.

D’une œuvre littéraire majeure, le cinéaste a, de fait, tiré un pur objet de cinéma, porté par la présence fiévreuse de Luca Marinelli, prix d’interprétation à Venise. Écrit en 1909 et rendant compte de préoccupations très personnelles, le roman voit Jack London revisiter son parcours : Martin Eden, un écrivain en devenir, est son alter ego. Par amour pour Ruth Morse (Elena Orsini dans le film), Martin décide de s’instruire, avidement, furieusement.

Espérant devenir l’égal des nantis, il déchante en comprenant que, même avec un savoir supérieur, il ne sera jamais considéré comme l’un des leurs. En filigrane, Martin s’éveille à la politique, troquant l’idéal socialiste contre une vision individualiste du monde. Un individualisme, dans le film comme dans le roman, mortifère.

Alors que le roman est campé à Oakland, ville portuaire où grandit l’auteur, le film se déroule à Naples, dont l’auguste port est abondamment présent à l’image. Marin depuis l’âge de 11 ans, Martin ne connaît que la bagarre et le plaisir charnel lorsqu’on fait sa connaissance.

Sa rencontre avec Elena bouleverse sa trajectoire à maints égards : c’est un éveil à l’amour véritable, du moins le croit-il, ainsi qu’à l’art. Mais c’est surtout le moment où Martin en vient à se persuader qu’il n’est « pas assez bien » : une bénédiction autant qu’une malédiction, car s’il se met dès lors à élargir ses horizons, aucun de ceux-ci ne le satisfera jamais.

Contexte intemporel

D’emblée, Pietro Marcello inscrit son film dans une zone temporelle floue : les personnages portent des tenues des années 1960 à 1980, les téléviseurs qui apparaissent çà et là sont issus de ces époques, avec chansons « europop » d’un kitsch assorti, mais des bouts de films d’archives des années 1910 aux années 1940, insérés de-ci de-là, placent l’ensemble dans un champ historique indéterminé.

Il en découle une impression immédiate d’intemporalité, renforcée subtilement par un cadre au format changeant, mais aux coins arrondis, comme de vieilles diapositives ou d’anciens tirages photographiques. La direction photo légèrement vieillie, qui voile l’image d’un discret filtre sépia (le cyan tire sur le turquoise, le magenta s’approche du sang de bœuf, etc.), participe du même effet.

L’approche est parfaitement cohésive, et la mise en scène est maîtrisée jusque dans ses moindres détails. Entre poésie, expérimentation et classicisme, cette dernière tendance renouvelée par les deux premières, Martin Eden stimule l’esprit et séduit l’œil.

Au sujet du classicisme intermittent, soit ces passages d’une élégance surannée, il est circonscrit aux séquences chez les Orsini. L’influence principale de Pietro Marcello semble alors être la période tardive de Luchino Visconti, avec ce regard simultanément critique et élégiaque sur une noblesse déphasée, rattrapée pour le meilleur et pour le pire par la modernité (on songe autant au Guépardqu’à Violence et passion, seul film de ladite période situé en contexte moderne, tiens).

Fat et désabusé

En phase avec la source, le commentaire politique du film est explicite. Pietro Marcello oppose brillamment la colère grandissante de la majorité pauvre à la bienveillance affectée d’une poignée de riches : voir le contraste entre les rassemblements syndicaux surpeuplés et les soirées mondaines aux invités triés sur le volet. Issu de la classe ouvrière et cherchant à s’élever dans les hautes sphères bourgeoises, le protagoniste est un témoin privilégié des événements.

Or, s’il fait la leçon aux riches en usant d’une rhétorique sans faille, cela ne l’empêche pas, la réussite venue, de devenir une caricature d’auteur engagé. Le voici qui encourage les révolutionnaires depuis le confort de ses immenses appartements, avec autour de lui, amis et collaborateurs aux petits soins : le renvoi à ces vedettes d’aujourd’hui, qui plaident pour toutes les causes nobles avant de retourner régenter leur « entourage » dans leur univers luxueux, est aussi manifeste que cinglant. Là encore, le mélange de repères historiques agit comme un rappel visuel de la nature intemporelle du propos.

À une assemblée venue boire ses paroles, un Martin aussi fat que désabusé confie, en un aveu d’imposture qui, ironiquement, sera applaudi comme le reste de ses déclarations : « Martin Eden n’existe pas. Vous l’avez inventé. »

En d’autres mots, il n’est qu’une illusion. Une brillante illusion qu’on veut, à l’instar du protagoniste avec le tableau au commencement, revisiter et examiner de plus près, ne serait-ce que pour mieux comprendre son singulier pouvoir de fascination.

 

Martin Eden (V.O., s.-t.f. et s.-t.a.)

★★★★ 1/2

Chronique de Pietro Marcello. Avec Luca Marinelli, Carlo Cecchi, Jessica Cressy. Italie, France, 2019, 129 minutes. Aux cinémas du Musée (s.-t.f.) et du Parc (s.-t.a.).