Le bijou de Céline Sciamma

Avec «Petite maman», Céline Sciamma livre une vraie perle de délicatesse.
Photo: Lilies Films Avec «Petite maman», Céline Sciamma livre une vraie perle de délicatesse.

C’est une vraie perle de délicatesse que nous livre Céline Sciamma avec Petite maman, en compétition à la Berlinale. La cinéaste de Portrait de la jeune fille en feu montre à quel point elle peut sauter habilement d’un registre à l’autre, passant d’une production historique à une œuvre d’intimité infiniment touchante et subtile. La voici de retour sur les rives de l’enfance si bien abordées en 2011 avec Tomboy. Cette fois avec une magie de plus. Car cette fable réinventant la relation mère-fille qui tient aussi du conte de fées, avec simplicité mais aussi une vraie hardiesse, ouvre sur des univers parallèles que Sciamma emprunte comme en dansant sur une corde fine.

Et cette histoire de Nelly (Joséphine Sanz), une petite fille de huit ans qui, après le décès de sa grand-mère, vient vider la maison de campagne de l’aïeule disparue avec ses parents, devient autre chose : l’exploration par une enfant du passé de Marion, sa mère, dans l’endroit où cette dernière avait grandi. Et cette maman éplorée qui a fui les lieux, tout à son chagrin, revient la hanter sous la forme d’une amie de son âge que Nelly se fait dans ce bois enchanté automnal. Marion ne s’était pas confiée à sa fille, ou si peu. La réinvention de cette mère se fait à travers les jeux de rôles des deux fillettes, car l’une accepte de revêtir la personnalité de Marion à son âge. Mais cette histoire n’est peut-être qu’un rêve, après tout.

Le père parle peu aussi, et le moment où il confie en secret à l’enfant qu’il avait peur jadis de son propre père, illustre en peu de mots ces non-dits familiaux qui se transforment en rêves et en théâtre enfantin, tandis que le passé se superpose au présent.

Les images de la directrice photo césarisée Claire Mathon, tout en poésie et en éclairages mystérieux, épousent les souvenirs de l’enfance que la cinéaste française renvoie en écho au spectateur. Tout est si fin, et les rapports des deux fillettes, qui vivent des deuils et des peurs, si pudiquement traduits, que la grâce surgit à chaque détour sans s’annoncer. On émerge de Petite maman sur la pointe des pieds afin de ne pas déranger l’univers d’étrangeté et de beauté qu’une fée sans doute a tissé pour nous.

Forest, I See You Everywhere

Décidément, les films de cette compétition berlinale, jusqu’à maintenant de très bonne tenue, n’en finissent plus d’aborder l’incommunicabilité des êtres. Mais c’est sur un mode profondément sombre que le cinéaste hongrois Benedek Fliegauf à travers Forest, I See You Everywhere, traite des grandes questions sociales contemporaines dans une œuvre à sketches de suffocation, où nul ne peut comprendre celui qui lui fait face.

Photo: Ákos Nyoszoli, Mátyás Gyuricza Le film «Forest, I see you everywhere», de Bence Fliegauf, traite des grandes questions sociales contemporaines dans une œuvre à sketches de suffocation. 

Ces personnages formidablement campés et tous au bord du gouffre, prisonniers de leurs tragédies personnelles, jonglent avec la mort à donner ou à prendre quand la souffrance prend le pas sur la raison. Film d’enfermements multiples qui ne cherche pas d’échappatoires aux crimes et aux hantises des humains, ce voyage à travers la forêt de la psyché est un concentré de désespoir et de puissance formelle.

Bad Luck Banging or Loony Porn

Quant au Roumain Radu Jude, c’est sur une note profondément ironique qu’il aborde dans Bad Luck Banging or Loony Porn la pandémie en cours et les tragédies de la Roumanie, enfant pauvre et ballottée du capitalisme sauvage. La patrie de Ionesco n’a pas digéré son passé sous le régime de Ceausescu et vit son présent de manière chaotique dans les rues de Bucarest aux citoyens masqués.

Jouant avec les genres, de la porno à la bande dessinée, en passant par les documents d’archives, les jeux de mots, le réalisme et la franche comédie, cette œuvre protéiforme est à la fois une satire des réseaux sociaux et un cri strident face aux déchirements idéologiques du pays.

On y suit les déboires d’une professeure d’histoire (Katia Pascariu) qui a fait un film porno avec son mari. Quand les images atterrissent sur la toile au vu des élèves, des parents et des directeurs de l’établissement, c’est son procès et la misogynie y prend son pied. Tout cela est drôle, absurde, moderne, pas toujours bien ficelé mais jouissif, irrévérencieux. Une vraie farce politique bien gratinée avec une fin burlesque de la plus belle eau.

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