Dans «Hygiène sociale», Denis Côté s’amuse avec la distanciation physique

«Hygiène sociale» a été tourné en quatre jours en plein confinement avec des personnages à deux mètres les uns des autres et filmés de loin. 
Photo: Lou Scamble «Hygiène sociale» a été tourné en quatre jours en plein confinement avec des personnages à deux mètres les uns des autres et filmés de loin. 

Hygiène sociale, le dernier film de Denis Côté a été présenté à la presse et au jury de la section Encounters à la Berlinale. Il appartient à sa veine exploratoire à microbudget, objet filmique sur l’incommunicabilité à placer au rayon du cabinet de curiosités. Même à la filmographie du cinéaste de Bestiaire et de Wilcox, ce film impose sa singularité. C’est dire… Le comique situationnel est savoureux, les personnages ne se frôlent jamais. Hygiène sociale dégage un charme insolite autant qu’intemporel.

Son héros, Antonin (Maxim Gaudette), philosophe délinquant et cinéaste raté, appartient davantage au siècle des Lumières qu’à notre modernité. Les femmes qui gravitent autour de lui en tentant en vain de le réformer, portent des noms poétiques : Solveig, Églantine, Rose, Cassiopée, Aurore. Et quand le héros affirme : « J’ai une vision très romantique et idéaliste du cinéma », on croit entendre une confession du maître d’œuvre.

Mais Denis Côté se rebiffe au bout du fil. Il se sent rebelle avant tout. « Mon film, c’est du marivaudage hipster, à la limite de l’univers cinématographique de Roy Andersson », déclare-t-il, encore étonné lui-même par le produit final si anachronique. « Avec sa sélection à la Berlinale [sixième présence du cinéaste là-bas], il faut que je me le réapproprie. Je continue d’être troublé par les cinéastes qui font toujours le même film, mais comme c’est libérateur de ne pas savoir d’une fois à l’autre où l’on s’en va. »

Il aurait bien aimé présenter Hygiène sociale aux journalistes à la Berlinale, mais le voyage lui-même ne lui manque guère. « En quinze ans, j’ai fait le tour du monde. » De toute façon, en juin, il sera présent au volet public du festival, destiné aux Berlinois.

Esthétique de circonstance

De longs plans fixes, entrecoupés de courses folles de la caméra, un côté théâtral, un langage qui appartient à la scène francophone classique plus qu’au parler québécois (un épisode de sacres exclus), des personnages archétypaux séparés les uns des autres, un humour situationnel et verbomoteur, Hygiène sociale l’entraîne dans un autre monde avec sa farce philosophique. Mais cette orée des forêts, ces no man’s land, ces bruitages venteux, animaliers et industriels lui sont familiers. « Et tous mes films montrent des solitaires à côté du monde. Ici, Antonin essaie de se convaincre qu’il existe plus qu’il n’existe vraiment. »

Le film s’appelait déjà "Hygiène sociale" et la distanciation des interprètes était prévue dès 2015.

Tourné en quatre jours en plein confinement avec des personnages à deux mètres les uns des autres et filmés de loin, monté en quatre-cinq jours, Hygiène sociale était pourtant né avant le chaos. Denis Côté lisait du Robert Walser dans son Airbnb à Sarajevo en 2015. « Cet écrivain suisse regarde les choses du monde avec un regard ironique et distancié. J’étais intoxiqué par son style à l’heure d’écrire dans un café, mais pas nécessairement pour un film. » Il a finalement exhumé le texte de ses tiroirs.

Prémonition

Aujourd’hui, le cinéaste a l’impression d’avoir eu une vision quelque peu prémonitoire. De COVID-19, il n’était à l’époque pas question. « Le film s’appelait déjà Hygiène sociale et la distanciation des interprètes était prévue dès 2015. En cette année de réclusion, Larissa Corriveau (la sœur d’Antonin dans le film) lui a demandé de chercher un scénario dans ses cartons. « Les acteurs avaient besoin de jouer. J’ai tourné le texte tel quel, sauf la fin qui n’existait pas, pondue deux mois avant le tournage. »

Il parle de la pandémie, sans l’avoir cherché, mais d’en avoir traité sans lourdeur lui plaît. Le réalisateur de Curling estime que son treizième long métrage est le film dont les gens ont besoin dans la foulée de ce long confinement et il espère le sortir sur nos écrans en mai ou en juin. « Le côté comédie, la légèreté, l’aspect théâtral de mon projet passent mieux dans le contexte actuel. J’ai envie de dire : “Merci pandémie !”»

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