«Memory Box» à la 71e Berlinale: poupées gigognes

«Memory Box» est un récit vivifiant d’une adolescence sous les bombes de la guerre civile libanaise qui offre de surcroît une belle leçon de résilience alors que cette Berlinale est entièrement virtuelle pour cause de pandémie.
Photo: haut-et-court, productions micro_scope «Memory Box» est un récit vivifiant d’une adolescence sous les bombes de la guerre civile libanaise qui offre de surcroît une belle leçon de résilience alors que cette Berlinale est entièrement virtuelle pour cause de pandémie.

On s’aventure à travers les dédales planétaires de cette Berlinale virtuelle avec un esprit d’exploration. Et puis soudain, les premières images d’un film en compétition, Memory Box, des Libanais Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, nous plongent en pleine tempête de neige montréalaise. Retour au foyer.

À cette coproduction franco-canado-libanaise sont attachées la compagnie de production québécoise micro_scope comme la caméra de Josée Deshaies. La terre est petite, et ce film démarre son va-et-vient entre le Beyrouth d’hier et le Montréal d’aujourd’hui sur des procédés narratifs en mode kaléidoscope.

Lors d’une fête de Noël chez des citoyennes d’origine libanaise, la grand-mère, Teta, la mère, Maya, et sa fille adolescente, Alex, n’habitent guère Montréal de la même façon. La plus jeune n’a pas connu la guerre civile au Liban, fuie par ses aînées avant l’exil sur nos terres. Mais voilà qu’une boîte à souvenirs est envoyée par la poste à Maya : photos, carnets, montages, vidéocassettes, lettres expédiées dans son enfance à sa meilleure amie réfugiée à Paris. Et Alex de s’en emparer pour mieux connaître sa mère, enfermée dans les secrets de sa jeunesse des années 1980 sous les bombes. Tant de deuils familiaux et un grand amour perdu l’ont laissée mutique… Comment briser son silence intérieur ?

Dans leurs œuvres, les deux cinéastes jonglent avec les installations et le multimédia, en mêlant le documentaire et la fiction. Cette signature de fragmentations se pose sur ce film en poupées gigognes, où vraies vidéos, photos animées, faux films et souvenirs réels s’entremêlent à travers les époques et les lieux d’action. Le procédé n’est pas nouveau, mais il s’emboîte avec aplomb.

Joana Hadjithomas s’est appuyée sur sa propre histoire. Quand elle était adolescente à Beyrouth, sa correspondance avec sa meilleure amie partie en France s’était nourrie de carnets expédiés avec photos, montages, collages, assortis de cassettes vidéo (page Facebook d’un temps passé) qui scellèrent ce lien d’amitié durant six ans. Un quart de siècle plus tard, aux retrouvailles, leurs coffres aux trésors passionnèrent la fille de Joana, 13 ans, à travers eux étrangement intime de sa mère à son âge.

Le film s’est nourri du réel tout en débouchant sur la fiction. Les carnets véritables se sont enrichis au cinéma de photos numérisées. Memory Box propose d’ailleurs une aventure cinématographique fascinante à travers les technologies en mutations à travers les décennies.

Avant tout, ce film interroge, comme l’avait fait Joana Hadjithomas dans sa vie, la transmission, ce devoir de mémoire qui s’impose lorsqu’une histoire personnelle, à la fois passionnelle, joyeuse et dramatique, se confond avec la tragédie de la guerre. Faut-il protéger de ces vérités les générations suivantes ? Les carnets maternels deviendront des thérapeutes capables de libérer la parole, de rapprivoiser l’exil, le retour au pays, d’humaniser les liens mère-fille. Un dénouement un peu convenu, mais une mise en abyme d’images et de tons qui n’égare jamais le fil émotif de l’histoire.

La dame et le robot

Si le titre d’un autre film de la berlinale, I’m Your Man, de l’Allemande Maria Schrader, fait référence à la chanson de Leonard Cohen, c’est en mode ironique. Car ce pas de deux entre un humanoïde et une scientifique chargée de tester ses performances se joue dans une veine tragi-comique non dépourvue d’une certaine profondeur de champ.

L’idée et le traitement du film amusent et captivent. L’humanoïde en question, aux yeux bleus et au physique avenant, Tom (Dan Stevens), fut programmé pour répondre aux besoins et aux fantasmes d’une seule femme ; conçu sur mesure en somme. Alma (Maren Eggert, excellente) travaille au Musée de Pergame à Berlin et, afin d’obtenir des fonds pour sa recherche, accepte à contrecœur de vivre trois semaines avec ce robot en documentant ses actions. Précisons que Sandra Hüller (l’actrice de Toni Erdmann) joue une inspectrice créée en laboratoire qui nous persuade d’emblée par ses traits impassibles de son absence d’humanité.

Le scénario est très habile, et I’m Your Man, en mêlant l’humour et la romance à des considérations philosophiques sur le bien-fondé ou pas de partager sa vie avec un humanoïde, évite le piège d’offrir une réponse à cette épineuse question.

Alma, au départ rétive et exaspérée devant les tentatives de Tom de l’émouvoir avec ses fleurs et ses douces attentions, cédera peu à peu aux charmes mécaniques du tombeur. Tout en se révoltant, bien sûr.

Entre les amours passées de l’héroïne, les dérives de son père sénile et celles de sa thèse dont le sujet vient d’être traité par une autre, la dame vit un parcours rocailleux. Et il est si touchant, ce robot… À ce I’m Your Man, drôle et maîtrisé, avec un point de vue féminin brillant et sensible, on prédit une place au palmarès.

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