«Errance sans retour»: une porte ouverte

Des enfants jouent, l’adversité ne venant pas à bout de leurs rires mêlés…
Photo: Renaud Philippe Des enfants jouent, l’adversité ne venant pas à bout de leurs rires mêlés…

Depuis le début des années 1990, la minorité musulmane rohingya du Myanmar a fui par centaines de milliers un génocide au long cours perpétré par la majorité bouddhiste. Dans le camp de réfugiés de Kutupalong, au Bangladesh, ils sont plus de 700 000 à survivre entassés les uns sur les autres dans des conditions inhumaines. Les images saisissantes qu’en ramena le photoreporter québécois Renaud Philippe eurent un impact profond sur les documentaristes Mélanie Carrier et Olivier Higgins. À tel point que, de manière tout à fait spontanée, ils décidèrent d’aller tourner là-bas. En résultèrent un film formidable, Errance sans retour, ainsi qu’une aventure inoubliable, sur laquelle le couple est revenu avec beaucoup d’émotion.

« On suivait le travail de Renaud depuis quelques années déjà — un cousin d’Olivier fait partie du même collectif, explique Mélanie Carrier. En février 2018, il a publié sur Facebook des images percutantes du camp de Kutupalong [dont certaines ont été publiées dans un grand dossier du Devoir], et ça m’a rentré dedans. J’ai tout de suite dit à Olivier : il faut qu’on fasse un film là-dessus ! »

De poursuivre la cinéaste, il s’agissait là du même sentiment pressant qu’elle avait ressenti en amont de la réalisation de leur documentaire Québékoisie (2013), qui traite des relations compliquées entre les différentes cultures des Premières Nations et les non-Autochtones. Dans les deux cas, le désir de documentaire découlait de même constat : « Je me sentais soudain tellement ignorante, tellement méconnaissante ! »

Olivier Higgins opine avant d’enchaîner au sujet des réfugiés rohingyas : « Il y a quelque chose de fantomatique dans ce peuple prisonnier d’un no man’s land, et dont personne ne veut. Ils n’ont pas de nationalité, ils n’existent pas. On souhaitait développer cette idée, tout en voulant mettre en relief le fait, paradoxal, qu’ils continuent de vivre. Des enfants naissent dans ces camps : ils naissent fantômes… Au-delà de la tragédie, on voulait sentir les gens vivre, on voulait sentir l’humain. On est partis sans trop se faire d’attentes. C’était comme un élan. »

Les mots de Kalam

Le tournage se déroula en étroite collaboration avec Renaud Philippe, codirecteur photo au générique, et dont les recherches antérieures furent indispensables à la production. Sur place, il fit les présentations avec Kala Miya, dit Kalam, rencontré justement lors du voyage précédent. À terme, le parcours, les confidences et les poèmes de Kalam devinrent une espèce de fil d’Ariane.

« On a voyagé beaucoup et on a côtoyé toutes sortes de réalités. On a parcouru à vélo la Mongolie, le Tibet, jusqu’à l’Inde [pour le documentaire Asiemut ; 2007], et on a vu de près l’extrême pauvreté, l’extrême dénuement, mais aussi la richesse énorme juste à côté… » se souvient Mélanie Carrier.

« Par exemple, prend le relais Olivier Higgins, une famille mongole n’avait qu’une yourte et un petit troupeau, mais ses membres n’étaient pas “ pauvres” : ils étaient sereins, et au fond très riches. En Inde, on a perçu ce sentiment d’injustice par rapport aux castes. Mais dans le cas des Rohingyas, on atteint un autre niveau de déchéance, de tragédie, de traumatismes… »

Pour autant, Errance sans retourn’est jamais misérabiliste ni pour le compte didactique. Non plus que les cinéastes jouent-ils aux Occidentaux venus se donner bonne conscience : ils plongent dans le quotidien du camp de Kutupalong et entraînent les spectateurs à leur suite au gré d’une œuvre aussi sensible qu’immersive. Si belles et précises soient-elles, les compositions ne sont jamais esthétisantes : elles informent sur la réalité du moment ou complètent ce qui est dit.

Des réfugiés prennent ainsi la parole, hors champ, tandis que la caméra capte une suite d’instants révélateurs — cette mère qui a effectué le dangereux périple en transportant son fils blessé, cette autre femme qui pleure les vingt membres de sa famille assassinés…

En contraste, des enfants jouent, l’adversité ne venant pas à bout de leurs rires mêlés…

Liens durables

Mais il y a surtout les paroles et les poèmes de Kalam, ses cauchemars récurrents également. Après avoir fui en Inde, il est revenu au camp de Kutupalong pour être avec sa famille. Comme il était impossible de capter ses propos adéquatement pour une narration, sans bruit ambiant, c’est finalement Mohammed Shofi, un ressortissant rohingya installé à Québec et qui a passé 18 ans dans le camp de Kutupalong, qui en est venu à porter la parole de Kalam dans le film.

Des liens très forts se sont tissés entre les cinéastes et les deux hommes. « On ne peut pas prétendre comprendre ce que ces gens-là vivent, note Olivier Higgins, mais on peut être à l’écoute de leur histoire. Quand le film est terminé, on s’aperçoit qu’on porte désormais une part de ces histoires en soi, et on ne peut pas juste… mettre ça de côté. »

Une exposition au Musée des beaux-arts est née de cette nécessité de demeurer dans le sujet, de « continuer ». D’ailleurs, les conjoints documentaristes étaient affairés à coller à un mur dudit musée un poème de Kalam lorsque ce dernier les appela.

« Ç’a adonné comme ça, se souvient Mélanie Carrier. Nous étions tellement émotifs […] Ce qui nous reste à Olivier et à moi, c’est à la fois petit et grand. C’est par exemple d’avoir réussi à amener le poème de cet homme-là dans un film, puis sur le mur d’un musée national ici, au Québec. Je reviens à Québékoisie : on a gardé des liens précieux avec nos amis innus. C’est pareil avec ce film-ci : des liens sont restés, mais une douleur aussi. Des fois, dans la vie, il y a des portes qu’on ouvre et qu’on ne referme pas. »

Le film Errance sans retour paraîtra en VSD et en salle le 26 février.

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