«Judas and the Black Messiah»: mon ami le traître

Le « Judas », traître le plus célèbre de l’Histoire, est ici William « Bill » O’Neal, un voleur de voitures qui commet ses forfaits en se faisant passer pour… un agent du FBI.
Photo: Warner Bros. Picture Le « Judas », traître le plus célèbre de l’Histoire, est ici William « Bill » O’Neal, un voleur de voitures qui commet ses forfaits en se faisant passer pour… un agent du FBI.

Le 4 décembre 1969 à Chicago, Fred Hampton, le charismatique leader de la section locale des Black Panthers, fut criblé de balles dans son lit lors d’une intervention conjointe du FBI, de la police et du bureau du procureur. L’affaire donna lieu à un procès de douze ans au terme duquel les autorités conclurent une entente avec les survivants et les familles des victimes. À présent, il est généralement admis qu’il s’agissait ni plus ni moins d’un assassinat commandé par le FBI, qui avait placé un informateur, Bill O’Neal, au sein de l’organisation. C’est la thèse que soutient avec force rigueur et conviction le film Judas and the Black Messiah, qui revient sur les événements ayant conduit à cette tragédie.

Le titre annonce d’entrée de jeu la dynamique qui sera à l’œuvre. L’analogie biblique ne saurait en effet être plus claire. Le « Judas », traître le plus célèbre de l’Histoire, est ici William « Bill » O’Neal, un voleur de voitures qui commet ses forfaits en se faisant passer pour… un agent du FBI.

Arrêté et menacé de purger une peine de six ans et demi de prison, il accepte l’offre d’un véritable agent du FBI, Roy Mitchell, d’infiltrer les Black Panthers. La mission : se rapprocher de Fred Hampton. Entrée en scène du « messie » en la personne de Fred Hampton, activiste fervent et orateur électrisant.

Interprétation exemplaire

Foisonnant et hyperdocumenté, le scénario de Will Berson et Shaka King, ce dernier également réalisateur, suit une courbe dramatique aussi inéluctable que captivante : Judas and the Black Messiah est un drame biographique, mais aussi un suspense.

Le racisme y est montré de deux manières distinctes : d’une part, dans sa nature endémique, par l’entremise de Fred Hampton, qui a une vision globale et parvient à unir diverses factions avec l’alliance Rainbow Coalition, et, d’autre part, dans sa dimension spécifique, par le biais cette fois d’O’Neal, qui est à la merci de l’agent Mitchell.

Mitchell qui amadoue O’Neal en lui faisant croire, et peut-être en se faisant croire, qu’il le considère comme son égal. Or, alors que l’enquête vire au complot, il devient clair qu’il n’en est rien — on passe du paternalisme bienveillant au chantage à la menace avec une sourde implacabilité.

L’interprétation est exemplaire. Lakeith Stanfield (Get Out, Knives Out) met en relief avec brio les contradictions, le dilemme et la panique croissante d’O’Neal. Quant à Daniel Kaluuya (Sicario, Get Out, bis), il est magnifique de présence dans le rôle d’Hampton. Côté antagoniste, Jesse Plemons (I’m Thinking of Ending Things) est terriblement crédible en agent Mitchell. Caricatural et grimé avec un maquillage de latex peu convaincant, le vétéran Martin Sheen, en J. Edgar Hoover qui tire les ficelles avec son programme illégal COINTELPRO, livre la seule fausse note du film.

Maturité formelle

Laquelle fausse note est toutefois rachetée par la mise en scène de Shaka King. Et quelle mise en scène ! Qu’il fait bon voir une telle maturité formelle, a fortiori chez un cinéaste d’à peine 33 ans. Le mélange de cœur, de souffle et de virtuosité happe d’emblée le cinéphile pour ne plus le lâcher.

On pense à cette introduction de Bill O’Neal, au tout début : Shaka King filme au ras du sol le long imper d’O’Neal, pris de dos, remonte et s’attarde au chapeau Trilby qui voile d’ombre le visage du jeune homme… En de longs mouvements circulaires, la caméra capte l’attrait d’O’Neal pour une voiture garée devant un bar, sa nervosité, sa verve devant les clients, puis la découverte de son subterfuge, moment où son visage affolé est enfin révélé.

Une séquence antithétique survient lorsque Fred Hampton doit prononcer une allocution : positionnée juste derrière lui, à nouveau, la caméra le suit dans son ascension de l’escalier aux parois fermées et, toujours arrimée à sa silhouette, balaie l’assistance en débouchant sur un espace soudain ouvert ; on vit le moment avec le personnage avant d’être transporté, comme la foule, par son discours.

Dans ces deux séquences, Shaka King résume en termes purement visuels ce qui distingue les deux protagonistes : la pénombre, les simulacres et la peur d’être pris pour O’Neal, et la lumière, la droiture et le désir d’inspirer pour Hampton. L’un est refermé sur lui-même derrière ses masques, et l’autre est complètement ouvert car ne se cachant derrière rien du tout, avec, dans les deux cas, un public (les clients du bar et l’assemblée, respectivement) qui se substitue aux spectateurs.

Constat troublant

Loin de chercher à étaler sa grammaire cinématographique, Shaka King use de celle-ci avec une acuité de chaque instant. Prenez la première scène entre O’Neal et Mitchell, où la disparité de pouvoir est établie avec un champ-contrechamp d’une éloquente simplicité : écrasé en bas du cadre, le premier est dominé par le second, filmé en contre-plongée juste assez affirmée pour informer du rapport de force. Même économie évocatrice lorsque Deborah Johnson (très juste Dominique Fishback) tourne amoureusement autour d’Hampton : un face-à-face se meut en deux profils parallèles, unis.

À terme, l’un des aspects les plus troublants de ce film remarquable est que Bill O’Neal n’est pas dépeint comme un opportuniste fourbe, mais comme un homme pris au piège qui se débat pour sauver sa peau. De telle sorte qu’à maints égards, c’est non pas une, mais deux tragédies que relate Shaka King.

Judas and the Black Messiah (V.O.)

★★★★

Drame biographique de Shaka King. Avec Lakeith Stanfield, Daniel Kaluuya, Jessie Plemons, Dominique Fishback. États-Unis, 2021, 126 minutes. En VSD sur Amazon Prime, Cineplex, Google Play, iTunes, Microsoft, YouTube, et Bell, Cogeco, Rogers, Shaw, Telus, Vidéotron.