Viggo Mortensen, souvenirs d’une fiction

Viggo Mortensen en marge d’une conférence de presse à Copenhage, à l’automne 2020, pour présenter son film.
Liselotte Sabroe/Ritzau Scanpix Agence France-Presse Viggo Mortensen en marge d’une conférence de presse à Copenhage, à l’automne 2020, pour présenter son film.

Le film Falling, première réalisation de Viggo Mortensen, est né dans un contexte douloureux. C’était au printemps 2015. Dans l’avion le ramenant chez lui après l’enterrement de sa mère, l’acteur se remémorait cette femme tant aimée. Puis, à la figure lumineuse de la disparue vint s’en ajouter une seconde, sombre : celle du père. Charnière, l’épisode inspira la séquence d’ouverture du film, dont Le Devoir a discuté avec Viggo Mortensen, d’abord en virtuel, puis par courriel, après que l’acteur-cinéaste eut gentiment proposé de répondre à davantage de questions une fois écoulé le temps alloué.

« Durant ce vol après les funérailles de ma mère, j’essayais de me souvenir d’elle. Les gens rencontrés à l’enterrement m’ayant parlé d’elle, à mes souvenirs s’ajoutaient des images qui refaisaient soudain surface à la lumière de ces témoignages. C’était des souvenirs évanescents, qui avaient tendance à se dissiper aussi vite qu’ils étaient apparus. Mais je désirais très fort les retenir ; je n’étais pas prêt à laisser ma mère partir tout de suite, je suppose. C’était comme une blessure que je voulais garder ouverte. »

Viggo Mortensen revisita ainsi le mariage de ses parents et sa petite enfance — il avait 11 ans lorsqu’ils ont divorcé. On trouve trace de tout cela dans Falling qui, toutefois, relève au final de la fiction. C’est qu’une distance était nécessaire à l’auteur.

« Je me sentais plus libre d’écrire une fiction que de tenter un récit plus ou moins documentaire de l’histoire récente de ma famille. Il n’était pas nécessaire de demander à mes frères ou à qui que ce soit d’autre leurs versions de tout ce qui s’était passé dans notre famille. J’ai pu utiliser quelques fragments de vraies conversations dont je me souviens et quelques détails d’événements réels — y compris les expériences récentes de démence dans notre famille —, mais surtout de me fier à mes sentiments sur le passé plutôt qu’aux faits. À mon avis, la mémoire est plus une collection de sentiments qu’une collection de faits de toute façon, quelque chose de très subjectif et changeant. »

Disparités criantes

Dans Falling, on assiste aux retrouvailles pénibles entre John et son père Willis. Atteint de démence, le second refuse l’aide du premier. C’est que John est gai, et Willis est farouchement homophobe, entre autres points d’achoppement. À ce propos, il en fut pour s’opposer au fait que Viggo Mortensen incarne John, personnage homosexuel, alors qu’il ne l’est pas lui-même. L’acteur rétorqua dans le Times et ailleurs que personne ne peut présumer qu’il est, ou non, « 100 % hétéro », et qu’en outre, comme réalisateur, il ne lui viendrait pas à l’idée de demander à un acteur son orientation sexuelle en audition. Ironiquement, Viggo Mortensen souhaitait demeurer derrière la caméra, mais dut se résoudre à aller devant afin que le financement soit réalisé.

Dans le film, quoi qu’il en soit, l’homosexualité de John n’est pas accessoire : elle est un puissant levier dramatique, l’homophobie du père étant la manifestation la plus criante des disparités entre les deux hommes. Même l’urbanité de John est objet de dédain de la part de Willis, qui, non seulement, est resté dans la ferme familiale, mais a laissé celle-ci décrépir à force de n’y pas toucher : métaphore éloquente s’il en est d’un homme qui refuse toute forme de changement.

« En me remémorant mes parents, la question de la communication s’était imposée avec force, poursuit Viggo Mortensen. C’est terrible d’être en présence de quelqu’un avec qui tu veux communiquer, mais qui ne te parle pas, ne te voit pas, ne t’accepte pas. La communication est devenue le thème du film, avec aussi la possibilité d’empathie envers quelqu’un qui vous rejette. »

Éditer le passé

John est marié à Eric ; ils ont une fille et forment une famille heureuse. Tout le contraire du foyer au sein duquel grandit autrefois John avant que sa mère prenne la décision de quitter son père, un homme toxique.

« Ça correspond à beaucoup d’hommes nés pendant la Dépression ou la Deuxième Guerre mondiale, qui ont été élevés avec une certaine image de ce que devait être un “vrai” homme. À l’inverse, Gwen, la mère, est le centre moral du film ; elle en est la conscience. John et sa sœur tiennent d’elle et à bien des égards, Eric, le conjoint de John, affiche une nature similaire à celle de Gwen : il est cette force tranquille qui veille au grain. »

Alors que divers événements et éléments du présent les renvoient en arrière, on revisite le passé tel que s’en souviennent le père et le fils, chacun de leur côté, ensemble mais séparés. Par bribes, on découvre la vie à la ferme, ce mariage d’abord heureux puis acrimonieux… La violence psychologique inouïe, les valeurs étriquées d’un homme qui, non content de se complaire dans son malheur, voudrait y voir stagner les siens.

Développement inusité : en cours de tournage, plusieurs membres de l’équipe se sentirent interpellés par le récit, à commencer par la covedette Lance Henriksen (Aliens), extraordinaire dans le rôle de Willis. À son metteur en scène et partenaire de jeu, il relata une enfance horrible (« Dickens aurait été blême »). Or, toutes et tous vécurent à terme une forme de catharsis.

De conclure Viggo Mortensen : « Nous éditons inconsciemment notre passé et essayons de le contrôler afin de nous sentir à l’aise et en sécurité dans notre présent. En créant une famille fictive — avec ses différents souvenirs subjectifs, ses conflits, ses regrets, ses liens d’affection endommagés, ses difficultés à communiquer honnêtement et ses moments d’empathie —, je me suis senti libéré et capable d’explorer mes sentiments les plus profonds à propos de ma mère et de mon père. »

 

«Falling», mon père, ma douleur

Tandis que son père Willis s’enfonce dans la démence, John tente de l’aider au mieux. Hélas, non seulement Willis continue-t-il de réprouver l’homosexualité de son fils, mais il l’agresse verbalement — comme il invectivait jadis la mère de John. Entre présent et passé qui coulent et se répondent en un incessant flot de pensées (montage expert du complice de David Cronenberg, Ronald Sanders), Falling (Chute libre) brosse les portraits contrastés de deux hommes unis par le sang, mais que tout oppose sinon. Enfant, John vit sa mère souffrir, mais la vit surtout refuser de rester et compromettre le devenir de ses enfants. Adulte, on comprend qu’il a cherché à ne pas reproduire le modèle paternel (la vie familiale de John est finement observée et offre un contraste saisissant avec celle de son enfance). Ce pas de deux quasi pugilistique est porté par une paire d’interprétations remarquables : celle, habitée et contenue, de Viggo Mortensen, et celle, belle et terrible, de Lance Henriksen.

Chute libre (V.O. s.-t.f. de Falling)
★★★★
​Drame psychologique de Viggo Mortensen. Avec Viggo Mortensen, Lance Henriksen, Hannah Gross, Sverrir Gudnason, Laura Linney. Canada, Grande-Bretagne, États-Unis, 2020, 112 minutes. En VSD en V.O. s.-t.f. sur Telus et en V.O. sur la plupart des plateformes.