Rose Glass, d’une ambiguïté démoniaque

«D’emblée, j’ai envisagé Maud [Morfydd Clark] comme quelqu’un d’introverti et dépourvu de vrais contacts humains. Elle est toutefois pleine d’empa-thie. Je voulais à tout prix éviter le cliché de la bigote qui justifie l’injustifiable en invoquant une instance spirituelle supérieure : ce genre de vision en noir et blanc m’horripile», explique la cinéaste Rose Glass.
Photo: A24 Films «D’emblée, j’ai envisagé Maud [Morfydd Clark] comme quelqu’un d’introverti et dépourvu de vrais contacts humains. Elle est toutefois pleine d’empa-thie. Je voulais à tout prix éviter le cliché de la bigote qui justifie l’injustifiable en invoquant une instance spirituelle supérieure : ce genre de vision en noir et blanc m’horripile», explique la cinéaste Rose Glass.

En surplomb d’une colline dans un quartier tranquille se dresse une vaste demeure au look Art nouveau défraîchi. La lumière blafarde d’un lampadaire ne fait qu’ajouter à l’aura vaguement sinistre du lieu, à l’intérieur duquel deux femmes se jaugent à l’aune de leurs disparités. Maud est une jeune infirmière qui s’est réfugiée dans la foi après un traumatisme mystérieux, tandis qu’Amanda est une ancienne danseuse vedette atteinte d’un cancer. À tort ou à raison, et une bonne partie du plaisir quasi sadique que distille le film Saint Maud (Sainte Maude) réside dans cette ambiguïté, la première en vient à se persuader que la seconde est possédée.

« L’idée de Saint Maud remonte à 2014, alors que je terminais ma maîtrise, explique la réalisatrice britannique Rose Glass, jointe à Londres. Initialement, j’envisageais de raconter un récit à deux personnages, où Dieu s’adresserait à une novice, dans sa tête. À travers l’histoire, des cas semblables de présumés contacts divins sont survenus, par exemple Jeanne d’Arc, et je me suis demandé ce qu’il adviendrait de nos jours si quelqu’un vivait une telle expérience. Je voulais me placer dans cette bulle mentale spécifique. Ça participait également beaucoup de cette fascination que j’ai toujours eue pour le contraste parfois énorme entre ce qui se passe dans notre tête, et l’image qu’on présente au monde. »

L’histoire a évolué, mais le personnage de Maud est resté l’incarnation parfaite de cette dichotomie dedans-dehors qu’évoque la cinéaste. Sous son air réservé, effacé, Maud cache des tourments profonds relevant soit du délire mystique, soit d’une réelle sensibilité à la présence du malin. Quant à Amanda, à la fois agent de provocation volontaire et catalyseur inconscient d’un affrontement dont elle ne soupçonne pas l’ampleur, le personnage est justement né d’un désir d’opposition.

« D’emblée, j’ai envisagé Maud comme quelqu’un d’introverti et dépourvu de vrais contacts humains. Elle est toutefois pleine d’empathie. Je voulais à tout prix éviter le cliché de la bigote qui justifie l’injustifiable en invoquant une instance spirituelle supérieure : ce genre de vision en noir et blanc m’horripile. À un moment de ma réflexion, il m’est apparu intéressant de faire coexister Maud avec son exact contraire : une femme plus âgée et “décadente”. Amanda est extravertie, elle boit, fume, reçoit plein de gens… »

Ouvertement bisexuelle, elle est aux yeux de Maud une pécheresse à sauver : une mission contrecarrée par des manifestations physiologiques inquiétantes chez la patiente et patronne. Mais est-ce bien le cas ? Tout du long, on se cantonne à la subjectivité de Maud.

Maud, encore, qui est obstinée mais impressionnable. Maud, enfin, qui est une narratrice « non fiable » : son regard rend-il compte de phénomènes surnaturels réels, ou est-il plutôt celui d’une personne qui glisse inexorablement dans la psychose ?

« Ça me permettait de jouer sur les deux tableaux, de constamment contaminer la réalité objective avec la subjectivité de Maud, sans pour autant désigner de manière définitive qu’est-ce qui est quoi. »

Atmosphère étouffante

Chaleureusement reçu en festival, lauréat de plusieurs prix et bourses, et retenu dans la plupart des palmarès critiques de Grande-Bretagne, Saint Maud marque les débuts de Rose Glass. Et quels débuts ! D’une maîtrise diabolique, c’est le mot, le film propose un fond et une forme en constante adéquation.

En cela que l’isolement mental croissant de la protagoniste trouve un écho direct dans les espaces clos où se déroule une action confinée, pour l’essentiel, au minuscule appartement de Maud et au manoir décati d’Amanda. Ce décor-là devient pratiquement un personnage.

« Les extérieurs ont été filmés à Scarborough : j’avais envie de cette ambiance maritime dans la grisaille. Les intérieurs, eux, ont été filmés à Londres, y compris la maison d’Amanda, qu’on a créée dans une vraie maison. Toutes les boiseries avaient été peintes en blanc, et la directrice artistique, Paulina Rzeszowska, a fait des miracles pour ramener la couleur du bois et tout assombrir. Elle a trouvé tous les meubles et les accessoires indispensables à cette atmosphère étouffante que j’essayais de forger. »

Alors, maladie mentale ou possession ? Pour Rose Glass, les deux possibilités coexistent selon que l’on a, ou non, soi-même la foi. Et encore, elle qui confie ne pas croire assure n’avoir pas cherché à établir avec certitude ce qu’il en est dans le film. Ainsi, des effets spéciaux discrets, et d’autant plus perturbants, permettent-ils de privilégier une lecture religieuse, tandis que le tout dernier plan, saisissant, pourra à l’inverse accréditer la thèse psychiatrique.

Humour noir pour film sombre

Or, dans cet exercice d’équilibrisme, l’apport des interprètes est crucial. D’ailleurs, Rose Glass se met à bafouiller dès qu’on complimente le brio de sa réalisation, attribuant aussitôt à ses deux actrices principales la réussite du film. Vue en Mina dans le récent Dracula de la BBC et prochainement la Galadriel de la série The Lord of the Rings d’Amazon, Morfydd Clark est une révélation dans le rôle de Maud.

Volontiers considérée comme l’interprète définitive d’Elizabeth Bennet dans la minisérie de 1995 Pride and Prejudice, Jennifer Ehle se révèle tout aussi captivante. Son Amanda est charismatique et tragique : habituée à contrôler son corps en tant que danseuse, la voici qui assiste à son déclin précipité. Refusant « d’entrée apaisée dans cette bonne nuit », pour citer le poème de Dylan Thomas, Amanda affiche une sensualité combative et des mœurs assorties, au grand dam de la pudibonde Maud, entre autres sources de tension.

« C’était le premier rôle principal de Morfydd. Jennifer, elle, possède une expérience considérable, mais plutôt que de le faire sentir à sa partenaire, elle l’en a fait bénéficier. Elles ont été très complices. C’est un film, malgré des touches d’humour noir, qui est très sombre et, peut-être, complexe, mais à chaque scène, Morfydd et Jennifer comprenaient tout de suite ce que je voulais, où je voulais aller. C’était assez inusité. » Pour ne pas dire surnaturel.

Saint Maud

En VSD le 12 février