La lumineuse intensité de Harry Macqueen

Tout d’intériorité, de connivence silencieuse et d’occasionnels éclats, Colin Firth et Stanley Tucci sont fabuleux dans «Supernova».
Photo: Métropole Films Tout d’intériorité, de connivence silencieuse et d’occasionnels éclats, Colin Firth et Stanley Tucci sont fabuleux dans «Supernova».

Sam et Tusker, la fin cinquantaine, forment un couple depuis vingt ans. On les rencontre sur la route, au volant d’une autocaravane. Alors que défile de part et d’autre une campagne anglaise majestueuse, on assiste à des réconciliations comiques après une querelle survenue plus tôt. Tout est là : les échanges à demi-mot, les regards amusés empreints d’une compréhension mutuelle profonde… Bref, n’importe quels conjoints de longue date s’y reconnaîtront. Mais voici que Tusker peine à finir une phrase. À ses côtés, Sam se raidit, l’air anxieux, mais pas surpris. C’est que Tusker a reçu un diagnostic de démence précoce et, pour eux, il n’y aura sans doute plus d’autres périples comme celui-ci. Porté par les interprétations magnifiques de Colin Firth et Stanley Tucci, Supernova aborde avec sensibilité d’importants questionnements de fin de vie.

Il s’agit du deuxième film du scénariste et réalisateur Harry Macqueen. Un mot, d’abord, sur le titre, qu’on imaginerait plus volontiers chapeautant un opus de science-fiction qu’un drame intimiste. Pour mémoire, la supernova est l’explosion d’une étoile, qui luit au maximum de sa brillance avant de s’éteindre pour de bon. Ici, le mot prend valeur de double métaphore.

« Exactement : on assiste aux ultimes instants de bonheur du couple que forment Sam et Tusker, ainsi qu’à la dernière période au cours de laquelle la lucidité sera plus présente que la confusion chez Tusker, un être vif, drôle… lumineux, explique le cinéaste joint à Londres. Comme je me passionne depuis toujours pour les étoiles, cette métaphore m’est venue de manière assez naturelle. »

Avec une émouvante simplicité et pour tout accompagnement quelques notes de piano mélancoliques (Sam est pianiste et Tusker, auteur etastronome amateur), les plans d’ouverture et de clôture montrent l’amorce, puis l’issue du phénomène.

Discrètement révolutionnaire

C’est par hasard que Harry Macqueen s’est intéressé à la démence : un collègue puis un ami furent touchés au sein de leur famille respective. Témoin du drame vécu à la fois par la personne atteinte et par l’entourage, il décida de s’impliquer auprès d’organismes de soutien.

« Si j’ai pris cette décision au départ, c’était pour des motifs purement personnels : je n’avais aucun projet de film en tête. Mais au fil du temps, j’étais si souvent bouleversé par ce que je voyais, par tous ces gens inspirants que je croisais… Concevoir un film autour de ces drames, c’est venu plus tard, et ça s’est traduit par de longues et intensives recherches — deux ou trois ans. Ensuite seulement ai-je commencé l’écriture. Éthiquement, ça me semblait capital de traiter du sujet avec honnêteté et authenticité. »

Si l’histoire de Sam et Tusker est fictive, elle n’en revêt pas moins une poignante vraisemblance. À cet égard, la genèse des personnages est étonnante.

« Bizarrement, tous les couples touchés par la maladie auprès de qui j’ai œuvré étaient hétérosexuels, de telle sorte que lorsque j’ai commencé à écrire le scénario, sans même me poser la question, j’ai imaginé un couple hétérosexuel. Mais très vite, je me suis rebellé contre ça. Parce que c’est une situation universelle, qui parle d’amour, de mort, de compassion, il m’est apparu que la sexualité des personnages était hors propos. Sam et Tusker sont nés de ce constat, et aussi de cette prise de conscience que je ne me souvenais pas avoir vu dépeint au cinéma, au premier plan, un amour romantique entre deux hommes d’âge mûr. »

Le cinéaste touche là un aspect fondamental, puisqu’il est indéniable que Supernova contribue à diversifier le paysage cinématographique. Pour une très large part, les films dont les personnages principaux sont gais relèvent souvent du récit initiatique (« coming of age »), entre coming out et premier amour, avec en vedettes de jeunes protagonistes. Le cinéma indépendant est riche de comédies romantiques, mais là encore avec des protagonistes jeunes. Les hommes gais plus âgés demeurent relégués aux rôles de soutien « comico-sympathiques ».

Bizarrement, tous les couples touchés par la maladie auprès de qui j’ai oeuvré étaient hétérosexuels, de telle sorte que lorsque j’ai commencé à écrire le scénario, sans même me poser la question, j’ai imaginé un couple hétérosexuel. Mais très vite, je me suis rebellé contre ça. Parce que c’est une situation universelle, qui parle d’amour, de mort, de compassion, il m’est apparu que la sexualité des personnages était hors propos.

 

Lorsqu’on fait remarquer à Harry Macqueen que, ne serait-ce que pour cette raison, son film est discrètement révolutionnaire, le cinéaste s’anime. « Ça m’est apparu nouveau, et excitant, et vital. Je pense que parfois, les actes politiques les plus puissants sont les plus simples. Pour ma part, je veux faire un cinéma progressif, qui repousse les frontières : on devrait tous tendre à ça. […] Le film explore les différentes nuances d’intimité qui unissent les conjoints de longue date, mais on n’y fait aucune allusion à l’homosexualité. L’homosexualité est, c’est tout. Normaliser au cinéma quelque chose qui est foncièrement normal dans la vie, c’est important. »

Déjà complices

Colin Firth et Stanley Tucci sont fabuleux : tout d’intériorité, de connivence silencieuse et d’occasionnels éclats — de tristesse, de colère, de rire… Ils sont en outre hétérosexuels à la ville. Or, depuis quelque temps, des voix s’élèvent pour que les personnages gais soient joués par des acteurs gais. Où se situe Harry Macqueen ?

« Les producteurs et moi en avons discuté avant même que j’aie terminé le scénario. C’est pratiquement la première chose dont Colin et Stanley ont parlé en arrivant. Je ne crois pas qu’il y ait une réponse claire nette et précise. En tant que cinéaste, je pense qu’il est primordial que le processus soit le plus ouvert possible. Je pense aussi qu’il faut aborder chaque projet de manière individuelle. Enfin, je pense qu’avec toute la bonne volonté du monde, nous n’aurions pas pu trouver deux meilleurs acteurs que Colin et Stanley pour incarner Sam et Tusker. Pas seulement parce qu’ils sont doués, mais parce qu’ils sont des amis très proches depuis vingt ans : c’est donc dire qu’avec leur talent venaient tout ce bagage, toute cette connaissance de l’autre, et toute cette complicité. »

En cours de route, Sam et Tusker seront confrontés à la douloureuse question de la fin de vie dans la dignité : tandis que Sam contemple avec effroi la disparition psychique de son amoureux, Tusker assiste impuissant à son propre déclin. Entre un arrêt chez la sœur de Sam et la location d’une demeure champêtre, ils revisiteront les premiers lieux qui ont compté pour eux : récit minimaliste sur fond de vastes étendues.

« J’aimais cette opposition entre le micro et le macro, et j’ai eu la chance de pouvoir la traduire visuellement avec l’aide du [grand directeur photo] Dick Pope. Ça partait d’une volonté de donner une ampleur au film, de ne pas en confiner l’action à un appartement en ville. D’où le road-movie. Le paysage prend également valeur symbolique, dramatique, à travers la variété des panoramas ; je voulais à tout prix éviter le piège du pittoresque. »

Depuis son dévoilement, Supernovas’est attiré des éloges unanimes, à raison. Un baume pour l’auteur dont l’investissement humain, en amont, motiva ultimement le projet. « J’ai travaillé sur ce film pendant sept ans, et je mentirais si je disais que les réactions positives ne me font rien. Mais avant tout ça, il y avait ce souci de bien faire les choses, pour tous les gens qui vivent une telle épreuve. Du moment que le film était réussi à leurs yeux, j’ai pu pousser un soupir de soulagement. Et remercier ma bonne étoile. »

Supernova (V.O. et V.F.) sera offert en VSD dès le 12 février.