«Deux»: ma voisine, mon aimée

Muette, mais éminemment expressive, Martine Chevallier compose une Mado marquée par des drames enfouis et des aspirations tues.
Métropole Films Muette, mais éminemment expressive, Martine Chevallier compose une Mado marquée par des drames enfouis et des aspirations tues.

Nina et Mado sont voisines de palier depuis des décennies. Et plus. Bien plus. En effet, les deux sexagénaires forment en réalité un couple clandestin. C’est que Mado n’a jamais pu se résoudre à dire la vérité à ses enfants adultes. Esprit libre, Nina ne s’en formalise pas, d’autant que son amoureuse a accepté qu’elles vendent leurs appartements respectifs. Ceci, afin de financer une retraite paisible en Italie où, dixit Mado, elles pourront être qui elles veulent.

Hélas, le malheur frappe sous la forme d’un accident vasculaire cérébral. Frappée d’incapacité, Mado est prise en charge par sa fille Anne tandis que Nina, reléguée à son statut « officiel » de voisine, se voit séparée de sa douce. Premier film de Filippo Meneghetti, Deux est une célébration de l’amour qui dure et perdure.

Le film est également un rappel que l’accès puis le maintien de ce bonheur tranquille, qu’une majorité pourra sans malice tenir pour acquis, nécessitent de la part de certaines personnes une somme de détermination, voire de courage, hors du commun — oui, même de nos jours. Car pour Nina et Mado, les épreuves se multiplient, et ce, avant même l’AVC de la seconde.

Ainsi assiste-t-on au défilement de Mado qui, à la onzième heure, décide de ne plus vendre. La peine de Nina n’a alors d’égale que sa colère. Or, scénario finement observé de Meneghetti et Malysone Bovorasmy aidant, la situation personnelle de Mado ne se résume pas à une simple peur ducoming out tardif. Ses relations avec ses enfants sont compliquées : son fils Frédéric soupçonne Mado d’avoir été infidèle à feu leur père et il se montre odieux, à l’inverse de sa fille Anne, dont Mado est très proche, mais à qui, au fond, elle cache l’essentiel. Et il y a ce petit-fils qu’elle adore : un enfant qu’on soupçonne de deviner davantage qu’il n’en laisse paraître, avec ses grands yeux expressifs.

Séparées, mais ensemble

Le contraste entre l’appartement de Mado, où les proches vont et viennent, et celui de Nina, où personne n’entre jamais à part son aimée, est saisissant. Le cinéaste s’avère habile à opposer un lieu bourdonnant de monde, où Mado paraît pourtant seule, à un autre où le silence ambiant ne fait qu’exacerber la présence diffuse auprès de Nina de son amoureuse.

D’ailleurs, en seconde partie surtout, la solitude et le manque ressentis par les deux femmes sont évoqués avec une simplicité désarmante : il y a le talent des actrices, on y reviendra, mais les compositions de Filippo Meneghetti, outre leur beauté classique, sont toujours discrètement porteuses d’informations, de sens, le plus souvent quant à l’état d’esprit de qui s’y trouve cadré. Après un échange difficile entre Anne et Frédéric, que le cinéaste a la bonne idée de filmer sans le son, survient un souper entre le frère, la sœur et le fils de celle-ci : tout le monde semble éviter quelque contact visuel que ce soit. Surtout, il y a cette quatrième place à table, inoccupée, et qu’un plan d’ensemble d’une froide symétrie rend poignante.

Moins heureuse s’avère la sous-intrigue avec l’aide-ménagère embauchée par Anne : les diverses complications liées à ce personnage font l’effet de fausses notes.

Superbe interprétation

Ce bémol est cela dit largement compensé par le superbe travail d’interprétation. Muette, mais éminemment expressive, Martine Chevallier (sociétaire de la Comédie-Française vue dans La tourneuse de pages, Ne le dis à personne et Les adieux à la reine) compose une Mado marquée par des drames enfouis et des aspirations tues. Barbara Sukowa (Lola, Rosa Luxemburg, Europa), sur les épaules de qui repose la majeure partie du poids dramatique en seconde partie, joue de complémentarité, vibrante puis quasi désespérée. Une performance captivante, que celle-là.

Sans oublier l’excellente Léa Drucker (Jusqu’à la garde), qui crée une Anne complètement humaine dans ses contradictions, loin des clichés de la progéniture ingrate.

À l’instar de Supernova, centré autour d’un couple d’hommes mûrs, Deux est l’un de ces trop rares films portés par des protagonistes LGBTQ ayant passé le mitan de la vie. Candidat de la France dans la course à l’Oscar du meilleur film international, Deux distille un mélange prenant d’injustice, d’espoir et de lumière, avec un dénouement capable de faire fondre un cœur de pierre.

 

Deux

★★★★

Drame de Filippo Meneghetti. Avec Barbara Sukowa, Martine Chevallier, Léa Drucker. France–Luxembourg–Belgique, 2019, 95 minutes. En VSD sur la plupart des plateformes dont iTunes et Cineplex