«A Nightmare Wakes»: naissance d’une autrice

La cinéaste Nora Unkel tourne à son avantage une quasi-absence de budget en misant sur un dépouillement visuel concerté.
Photo: Shudder La cinéaste Nora Unkel tourne à son avantage une quasi-absence de budget en misant sur un dépouillement visuel concerté.

Au petit matin, une femme enceinte s’avance puis disparaît dans les eaux noires d’un lac désert. Tant ce lac que la grossesse et la mort reviendront tels des motifs dans l’aussi dépouillé que fascinant A Nightmare Wakes, sur Shudder dès le 4 février. Dans le premier film de Nora Unkel, il s’agit de prime abord d’un énième retour sur ce fameux été 1816 où, aux abords du lac Léman, Lord Byron mit au défi ses amis le docteur John Polidori, le poète Percy Shelley et l’autrice Mary Godwin, bientôt Mary Shelley, d’écrire une histoire d’épouvante digne de ce nom.

Énième retour, car, pour mémoire, l’épisode qui inspira les romans Le vampire, un précurseur du genre, et surtout Frankenstein ou le Prométhée moderne, chef-d’œuvre d’une richesse (artistique, scientifique, philosophique, émotionnelle aussi) inouïe, est à l’origine des films Gothic (Ken Russell, 1986), Haunted Summer (Ivan Passer, 1988), Rowing with the Wind (Gonzalo Suarez, 1988), Mary Shelley (Haifaa al-Mansour, 2017), sans oublier le prologue de Bride of Frankenstein (James Whale, 1935).

Or, il devient apparent dès les premières minutes du film de Nora Unkel que la cinéaste entend se distinguer de cette kyrielle de prédécesseurs, tant sur la forme que sur le fond. Tout d’abord, la cinéaste tourne à son avantage une quasi-absence de budget en misant sur un dépouillement visuel concerté : crédibles mais déployés à échelle minimale, direction artistique et costumes sont captés par un œil capable de déceler la beauté dans l’économie (avec l’assistance d’une direction photo au diapason).

Enfanter, créer

C’est toutefois sur le fond, par sa stricte focalisation sur Mary et son processus créatif, que A Nightmare Wakes se démarque le plus de ses prédécesseurs. Tout du long, Nora Unkel tisse des liens entre la vie d’alors de Mary (excellente Alix Wilton Regan), ostracisée par la bonne société pour avoir « fui » avec un homme marié, et son roman en devenir. Subie au moment d’en commencer l’écriture, une fausse couche devient un événement charnière: reconfiguré, ce traumatisme fera son chemin dans Frankenstein.

La cinéaste développe davantage ces parallèles entre les grossesses de l’héroïne et la conception de son roman en recourant à un symbolisme en phase avec le reste de l’approche, c’est-à-dire épuré. Entre autres images saisissantes : cette vision d’encre noire maculant la robe de Mary, qui survient en un écho direct au sang annonciateur de ladite fausse couche, vue plus tôt dans le film. Ailleurs, l’encre se substitue aux larmes de Mary. De la difficulté d’enfanter, de la douleur de créer, et vice versa…

En filigrane, Nora Unkel émaille son film d’une foule de considérations féministes. Par exemple, elle montre l’insatisfaction grandissante de Mary par rapport à cet arrangement avec Percy se voulant avant-gardiste, mais qui est profondément inéquitable pour elle — quoi qu’il en dise.

Moins heureuse s’avère l’inclusion de ces songes récurrents où Mary, dans un couloir sombre, contemple une porte close derrière laquelle se tapissent les protagonistes de sa future œuvre. Ces passages sont bien exécutés (avec filtre verdâtre et clairs-obscurs évocateurs), mais trop littéraux dans leur teneur.

Aimer les monstres

Et c’est ainsi qu’au terme d’une douloureuse gestation, tant physique que psychologique, Mary accouchera d’un roman traitant d’une mise au monde monstrueuse. Lors de l’une de leurs querelles, Percy traite justement Mary, qui vient de l’accuser de se sentir menacé par son talent et sa volonté d’écrire, de « monstre ».

Plutôt que de protester, Mary embrasse l’idée, car à ce stade, elle a d’ores et déjà compris que, dans son roman, c’est la créature, et non le docteur Frankenstein, qui aura sa sympathie.

C’est à travers cette prise de position audacieuse, semble conclure le film, que Mary Shelley s’est donné elle-même naissance, en tant qu’autrice.

A Nightmare Wakes (V. O.)

★★★ 1/2

Drame biographique de Nora Unkel. Avec Alix Wilton Regan, Yao Gioiello, Philippe Bowgen, Claire Glassford, Lee Garrett. États-Unis, 2020, 90 minutes. Sur Shudder dès le 4 février.