Un centre de production cinéma dans l’incinérateur des Carrières?

L’édifice construit en 1970, où des tonnes de déchets ont été brûlées pendant plus de 20 ans, est lourdement contaminé.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’édifice construit en 1970, où des tonnes de déchets ont été brûlées pendant plus de 20 ans, est lourdement contaminé.

Fermé depuis 1993, l’incinérateur des Carrières suscite encore les convoitises. Trois Montréalais issus du milieu culturel proposent de convertir l’imposant bâtiment de béton en studios de tournage afin d’y créer un centre de production cinématographique écoresponsable.

Avec ses deux cheminées de 75 mètres, l’incinérateur désaffecté situé dans Rosemont a une silhouette facilement reconnaissable dans le paysage montréalais.

Les instigateurs du projet des « Studios 1310 » rêvent depuis des années de restaurer l’édifice vacant. Dans une vidéo mise en ligne mercredi, ils décrivent l’incinérateur comme le « prochain lieu de rendez-vous des créateurs culturels ».

Le projet prévoit l’aménagement de trois larges studios couvrant un total de 2800 mètres carrés (30 000 pieds carrés), assortis de bureaux, d’entrepôts, d’ateliers, de loges et de résidences artistiques. On propose aussi la tenue d’événements culturels et des projections qui transformeraient les murs et cheminées en « murales vivantes ».

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir

Ce projet de transformation est piloté par trois résidents de Rosemont–La Petite-Patrie. Au téléphone, le comédien et scénariste Rémy Deloume explique que l’idée est née quand, en passant devant l’édifice, son associé Eric Bernard, monteur vidéo et directeur de postproduction pendant 22 ans, a entendu une conversation entre des employés présents sur le site. « Ils disaient qu’ils souhaitaient juste que la bâtisse disparaisse pour avoir plus de place pour garer les camions. Quand il a entendu ça, il s’est dit qu’il devait y avoir une meilleure solution », relate-t-il.

Avec Eric Deschênes, cofondateur de Mon Atelier de quartier, Rémy Deloume et Eric Bernard ont réfléchi à une nouvelle vocation pour le bâtiment. Ils ont opté pour la création d’un lieu de tournage et d’un pôle culturel. « Quand je vois ces deux grandes tours, j’y vois un phare, un phare culturel qui peut nous montrer la direction pour quelque chose de positif et pour mettre le Québec en avant », explique Rémy Deloume.

Plusieurs embûches

Les trois associés, qui ont créé un OBNL, font cependant face à d’importants obstacles. L’édifice construit en 1970, où des tonnes de déchets ont été brûlées pendant plus de 20 ans, est lourdement contaminé. Les travaux de décontamination pourraient coûter entre 40 et 50 millions, indique Rémy Deloume. De plus, le groupe n’a pas encore d’investisseurs pour financer le projet et il n’a pu terminer l’étude de faisabilité, car certaines données ne lui sont pas accessibles. « Pour finir l’étude de faisabilité, il faut avoir accès à certaines données que la Ville conserve et ne communique pas », dit-il.

C’est pour mener à bien la réalisation de cette étude que les partenaires ont soumis leur projet à la Ville de Montréal, dans le cadre du budget participatif, un concours lancé en novembre dernier pour stimuler les initiatives citoyennes et doté d’un budget de 10 millions.

Malgré la complexité du défi, Rémy Deloume croit qu’il faut persévérer. « Oui, c’est contaminé. Oui, ça coûte cher. Mais est-ce que, parce que quelque chose coûte cher, il faut y renoncer automatiquement ? En ce moment, on a un bâtiment en ruine, complètement abandonné depuis 1993 et qui coûte de l’argent à la Ville tous les jours. » Et contrairement aux studios Mels, situés dans Pointe-Saint-Charles, l’incinérateur est facilement accessible, ajoute-t-il.

Des idées

Ce n’est pas la première fois que l’incinérateur inspire des projets de transformation. Au début des années 2000, il avait été envisagé d’y loger le complexe sportif Taz. Le projet avait cependant été abandonné en raison des problèmes de contamination. En 2010, la Ville avait examiné la possibilité de démolir l’immeuble encombrant, mais les coûts de démolition de 15 millions avaient refroidi l’administration de Gérald Tremblay.

Des feux s’y sont déclarés à l’occasion, notamment en 2015 et en 2019. En novembre 2019, un cône orange était mystérieusement apparu flottant dans le ciel, suspendu entre les deux cheminées.

L’entreprise la Cathédrale verteavait proposé, en 2015, de transformer l’incinérateur en jardins suspendus avec un centre de traitement de déchetspour produire des bioplastiques et du bioéthanol.

Photo: Courtoisie Eric Bernard Le projet prévoit l’aménagement de trois larges studios couvrant un total de 30 000 pieds carrés, assortis de bureau, d’entrepôts, d’ateliers, de loges et de résidences artistiques.

Le projet a dû être mis en veilleuse, a indiqué au Devoir vendredi Nicolas Vézeau, cofondateur de la Cathédrale verte. Il explique que l’ampleur des investissements requis, soit environ 150 millions — dont près de 50 millions pour la décontamination —, aurait nécessité la signature d’un bail d’un minimum de 25 ans, alors que la Loi sur les cités et villes n’autorise que des baux de 10 ans. Et Montréal n’a jamais voulu demander à Québec des modifications législatives pour permettre un accord, dit-il.

Mais le projet n’est pas mort et deviendra encore plus pertinent à l’avenir en raison des coûts élevés, tant financiers qu’environnementaux, du transport des déchets et de leur enfouissement à l’extérieur de l’île de Montréal, croit Nicolas Vézeau. « Pour l’environnement, la gestion actuelle des déchets est un saccage, et pour les finances publiques, c’est un trou sans fond, résume-t-il. Et ça va juste empirer dans le futur. »

M. Vézeau confirme toutefois la présence de contaminants importants dans le bâtiment. Des cuves d’ammoniaque abandonnées sur place et plusieurs inondations ont créé une « soupe chimique » au sous-sol, en plus du diesel, des BPC et de l’amiante qui y sont présents. Le bâtiment aux murs en béton armé d’un mètre d’épaisseur, à l’épreuve des explosions, est cependant en bon état, dit-il.

L’éléphant

M. Vézeau s’étonne que des studios de cinéma soient envisagés dans l’incinérateur compte tenu de la contamination du bâtiment et de l’abondance d’édifices vacants à Montréal pour réaliser des tournages. « C’est un bloc de ciment sans fenêtres », dit-il.

L’ancien maire de Rosemont, André Lavallée, est aussi sceptique. L’ex-élu a vu beaucoup de projets de conversion de l’incinérateur naître et mourir depuis 1993. « La seule proposition qui avait fait l’unanimité, c’était de construire un escalier pour aller sur le toit où il y a un panorama sur 360 degrés de Montréal », relate-t-il.

Selon lui, l’idée d’y faire des studios n’est pas réaliste. « L’incinérateur, c’est un four, une cuve en acier doublée d’amiante. En arrière, il y a une immense chute à déchets. Dès le départ, il faudrait démolir les cheminées, car il semble qu’il y ait des problèmes de sécurité. »

« C’est un bel exercice de design, mais on est peut-être davantage dans une réflexion utopique que dans une réalité, dit-il. Quand on parle d’éléphant, l’incinérateur en est tout un ! »

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