«Small Axe»: la fresque grandiose de Steve McQueen

Une scène du premier chapitre, intitulé «Mangrove»
Photo: Des Willie Amazon Studios Une scène du premier chapitre, intitulé «Mangrove»

En 2014, 12 Years a Slave, une adaptation des mémoires de Solomon Northup, fut sacré meilleur film aux Oscar. C’était la première fois de l’histoire de l’Académie qu’une œuvre mise en scène par un cinéaste noir, Steve McQueen, aussi nommé pour la meilleure réalisation, l’emportait. Avec l’anthologie Small Axe, d’ores et déjà disponible sur Prime mais passée sous le radar pandémique, McQueen écrit une autre page d’histoire. En cela qu’un tel projet, soit celui de raconter en cinq films campés des années 1960 aux années 1980 l’expérience des noirs en Angleterre, n’avait jamais été entrepris auparavant. Éclairant, Small Axe rend compte du plus haut niveau d’exécution cinématographique. En dépit de leur dimension foisonnante, les trois récits factuels et les deux fictions affichent une cohésion parfaite, la thématique du racisme systémique (celui-là même) agissant comme un fil d’Ariane.

Pourquoi ce titre ? L’expression « small axe » est tirée d’un proverbe africain rendu célèbre par Bob Marley. L’idée étant que même une petite hache, à force de coups patients, peut venir à bout d’un arbre immense. Ici, l’arbre à abattre est le racisme. Quant à la petite hache, elle est symbolisée par la multitude de luttes présentes dans la mosaïque narrative de Steve McQueen.

Les cinq films ont pour protagonistes des hommes et des femmes issus de la première et de la seconde génération d’immigrants venus de l’Inde occidentale, alors colonie britannique. Après la Deuxième Guerre mondiale, l’Empire, préoccupé par sa reconstruction, stimula l’immigration en provenance des Caraïbes afin d’augmenter son flot de main-d’œuvre bon marché. Cette tâche collective terminée, les nouveaux arrivants et leur descendance furent traités en citoyens, voire en humains, de second ordre.

Le sujet étant très cher à Steve McQueen, né à Londres d’une mère originaire de Trinité-et-Tobago (Caraïbes) et d’un père originaire de la Grenade (Antilles), un côté très personnel, très incarné prévaut dans les cinq volets.

Comment se décline l’anthologie ? « Mangrove » est le premier chapitre. On assiste à l’ouverture, en 1968, d’un restaurant caribéen, le Mangrove, par Frank Crichlow (Shaun Parkes), dans le quartier Notting Hill. L’endroit devient vite un lieu essentiel de rassemblement et d’échange. Il n’en faut pas plus pour que les autorités en fassent une cible de choix. Les raids bidon sont si nombreux qu’en 1970, 150 personnes vont manifester devant le commissariat du quartier. Plusieurs sont arrêtées et neuf (les Mangrove Nine) sont traduites devant la justice. Au cours de ce procès retentissant, les accusés parviennent, lors de séquences électrisantes, à faire avouer malgré eux aux policiers leurs mensonges et biais racistes.

En toile de fond, le système de justice est montré dans toute sa partialité. On est témoin de la rage, de l’épuisement, de la dignité surtout, et de la résilience du groupe duquel fait partie Altheia Jones-LeCointe (Letitia Wright), leader anglaise des Black Panthers. L’échange final entre Frank, sur le point d’abdiquer, et Altheia, enceinte, qui lui explique qu’ils se battent pour les générations futures et non pour eux-mêmes, résonne longtemps après le générique.

Vient ensuite « Lovers Rock », peut-être le film le plus remarquable d’un lot du reste exceptionnel. L’action chorale a pour théâtre une fête privée, en 1980. Immersif, « Lovers Rock » produit l’effet d’une vague qui happe, entraîne et caresse. En apesanteur, la caméra de McQueen plonge les cinéphiles au cœur d’une nuit endiablée où se côtoient musique, danse, et désir… Entre libations débridées et œillades timides, certaines soifs sont étanchées, d’autres pas. On sent les corps qui se frôlent : on pourrait presque les toucher. « Lovers Rock » est l’état de grâce faite film.

Résonance accrue

Le ton change dans « Red, White and Blue », qui retrace les débuts de Leroy Logan (John Boyega) au sein de la police métropolitaine de Londres. Se destinant d’abord aux sciences judiciaires, Leroy surprend son monde en devenant policier. Passé à tabac sans raison par un flic, son père (Steve Toussaint) est consterné. Le but de Leroy tient en fait de la mission. Il le déclare d’ailleurs de but en blanc à ses futurs collègues, précisant : « Je ne suis pas là pour me faire des amis. Je suis là pour contribuer à changer de l’intérieur ce système brisé. »

Or, autant peut être dit du film. En cela que « Red, White and Blue » est le plus ardu, le plus « sec » des cinq. Les émotions fusent toujours (la relation père-fils est bouleversante), mais McQueen refuse toute forme de catharsis à la fin — ce dont les deux précédents films sont pourvus. À dessein, ce film-ci se termine bien avant la culmination glorieuse de la carrière de Leroy Logan. C’est qu’en l’occurrence, le cinéaste préfère se concentrer sur le labeur plutôt que sur les fruits de celui-ci.

Ce parti pris n’engendre toutefois pas un visionnement frustrant, loin de là : placé dans le contexte global de Small Axe, il s’agit d’une nécessaire étape, d’un nécessaire rappel. À cet égard, on ne saurait trop insister sur l’importance de respecter l’ordre établi par McQueen : le mouvement est soigneusement modulé. Chaque film est éclairé par le précédent, qui en retour voit sa résonance s’accroître, a posteriori.

Par exemple, « Alex Wheatle », le quatrième et plus percutant des volets, tire-t-il une partie de sa force de frappe des constats dressés en amont. Né à Londres en 1963, Wheatle, devenu depuis un écrivain célébré, fut emprisonné en 1981 à la suite de l’émeute de Brixton. Pour mémoire, c’est la mort de plusieurs jeunes Noirs dans l’incendie criminel d’un immeuble lors d’une fête privée (tiens) et l’enquête subséquente bâclée où la piste du crime racial ne fut pas explorée, qui mirent le feu aux poudres.

En recourant cette fois à une temporalité morcelée, Steve McQueennous fait partager le récit d’apprentissage d’Alex Wheatle. Au contact de son codétenu Simeon (Robbie Gee), il apprend d’une part l’histoire des siens, et d’autre part, comment ce passé continue de conditionner le présent en leur défaveur. Retour sur ce boom migratoire aux motivations économiques, abrégé de l’impitoyable système de classes… Comme dans « Red, White and Blue », la notion de transmission joue un rôle central : savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va.

Un des plus grands

C’est en gardant cela à l’esprit qu’on aborde la bien nommée conclusion de l’anthologie : « Education ». On y revient sur un épisode infâme de l’histoire moderne de l’Angleterre où, au tournant des années 1970, des enfants noirs furent transférés en masse des écoles ordinaires vers des établissements pour élèves qualifiés officieusement de « sous la normale » (« educationally sub-normal »). C’est l’illustration la plus patente d’un biais systémique en faveur des Blancs et en défaveur des Noirs ; la plus choquante également, puisque visant des enfants.

Lorsqu’il exposa le stratagème, Bernard Coard souligna dans son pamphlet How the West Indian Child Is Made Educationally Sub-normal in the British School System : « Les enfants noirs sont ainsi rendus névrosés par rapport à leur race et à leur culture. »

Ledit pamphlet apparaît plusieurs fois dans le film, dont le héros est un petit garçon fictif, Kingsley, 12 ans (Kenyah Sandy). On traverse avec lui ce cauchemar que sa mère refuse initialement d’admettre avant de se rendre à la terrible évidence : impossible de garder les yeux secs lors de cette scène où elle lui demande de lire à voix haute. Cela, grâce à l’action d’un groupe décidé à mettre un terme à cette stigmatisation favorisant un cycle perpétuel d’incurie et de pauvreté (voir la scène où la fille lit le pamphlet à son père). Steve McQueen assista lui-même aux classes du dimanche mises en place en parallèle par des enseignantes et des parents afin de compenser.

Dès ses débuts (Hunger et Shame), Steve McQueen sut imposer son brio technique et dramatique. Avec 12 Years a Slave, il confirma une maestria peu commune dont fut tributaire le subséquent Widows. Avec Small Axe, McQueen fait œuvre utile et œuvre d’art.

À terme, chacun des cinq films atteint son but spécifique tout en venant enrichir l’ensemble. Au passage, Steve McQueen réaffirme sa place parmi les plus grands, et les plus importants, cinéastes.  

Small Axe (V.O.)

★★★★★

Chronique de Steve McQueen. Avec Letitia Wright, Shaun Parkes, Amarah-Jae St. Aubyn, Micheal Ward, John Boyega, Sheyi Cole, Robby Gee, Kenyah Sandy, Sharlene Whyte. Grande-Bretagne, 2020. Durées : 128, 68, 80, 66, 63 minutes. Sur Prime Video