Le casse-tête des distributeurs de cinéma d'ici se complexifie

Une scène de «Maria Chapdeleine», de Sébastien Pilote
Photo: MK2 Mile End Une scène de «Maria Chapdeleine», de Sébastien Pilote

« On avance et on recule » : c’est ainsi qu’Armand Lafond, d’Axia Films, résume la situation des distributeurs après des mois d’incertitude pandémique. Depuis mars dernier, et en dépit d’une brève réouverture des salles cet été, le flottement prévaut. Dans ce contexte où l’on ignore quand les cinémas rouvriront pour de bon, qu’en est-il de tous ces films québécois, de Souterrain à Maria Chapdelaine en passant par Les vieux chums, pour n’en nommer que trois, qu’on attendait en 2020 ? État des lieux avec des intervenants clés de la chaîne de diffusion des œuvres d’ici.

« Pour le cinéma québécois et pour le cinémainternational, notamment avec les films français qu’on a, on ne sait plus, lance Armand Lafond, président-fondateur d’Axia Films. On programme, on déprogramme… On essaie de trouver le meilleur moment pour une future sortie en salle. Notre gros morceau demeure Souterrain, de Sophie Dupuis. On devait le sortir le 9 novembre, le confinement s’est enclenché la semaine avant, ensuite les projections au Festival du nouveau cinéma ont dû être annulées : rien n’a fonctionné. Puis, on a prévu une sortie en décembre pour laquelle on a acheté toute la publicité : ça a été annulé à nouveau. »

Armand Lafond ne croit plus trop à la pertinence d’assigner des dates de sorties potentielles : « Tout ça reste provisoire, mais dès que quelqu’un arrête une date pour son film, on se dit qu’il faudrait faire de même, et ça fait un [effet d’]entraînement, et on essaie de ne pas sortir les mêmes semaines… Mais ça ne donne rien. Tout ce que ça fait à ce stade-ci, c’est générer de la mauvaise information. »

Chantale Pagé, présidente-fondatrice de Maison 4:3, s’estime pour sa part en — relative — bonne posture. Secouée par la fermeture des cinémas à l’automne, elle a pris du recul.

« Je me suis dit qu’on allait attendre vraiment longtemps avant de penser à remettre des dates à nos films. On va commencer à les aligner fin mars, début avril, dans ces eaux-là. L’avantage qu’on a, c’est qu’on n’a pas de “vieux” titres. Le film d’animation Félix et le trésor de Morgäa était prévu pour la semaine de relâche, mais je pense que les familles vont être contentes de toute façon lorsqu’on le sortira. On a Les vieux chums, de Claude Gagnon… Et on a beaucoup d’espoir pour Aline, de et avec Valérie Lemercier [une coproduction France-Québec]. J’ai pu voir le nouveau film de Monia Chokri et je suis super confiante. »

Congestion en vue

Seulement, tous ces titres en attente, ceux d’ici comme ceux d’ailleurs, ne vont-ils pas causer une congestion lorsque les cinémas rouvriront ? N’y a-t-il pas un risque que les films québécois, qui déjà peinent à s’approprier une part de marché substantielle, se cannibalisent les uns les autres ?

« Oui, mais le fait est que c’est toujours un peu un problème : là, ça risque d’être exacerbé, nuance Charles Tremblay, président-fondateur de MK2 Mile End. Il faudra que les distributeurs se parlent afin d’éviter que des films similaires ou s’adressant au même public paraissent le même week-end. Mais je pense qu’il y aura un peu un derby de démolition, quoi qu’on fasse. Tout le monde sera d’accord pour ne pas sortir son film en même temps, mais tout le monde voudra le sortir néanmoins, son film… »

Plus on avance, et plus on va être dans une situation où tant les salles que les distributeurs vont avoir manqué de revenus, et il y aura peut-être une tentation de ne penser qu’à soi pour sauver sa peau

 

C’est l’une des raisons pour lesquelles Charles Tremblay s’avoue déçu de ne pas avoir pu sortir Maria Chapdelaine à Noël, comme prévu : « On aurait eu beaucoup moins de compétition. Cela étant dit, je pense que le film de Sébastien [Pilote] va être un film-événement : [j’ai bon espoir] qu’on réussisse à faire notre place au soleil. »

Il faut au surplus tenir compte de ce que le nombre de films en quête d’une sortie en salle ne fait qu’augmenter pendant que les cinémas demeurent fermés. « Des films québécois, et aussi des films français, il y en a, il y en a… » note Armand Lafond.

Sachant cela, Chantale Pagé en appelle à la solidarité du milieu : « On travaille déjà ensemble, mais là, ce sera primordial que tous les distributeurs mettent la main à la pâte. Plus on avance, et plus on va être dans une situation où tant les salles que les distributeurs vont avoir manqué de revenus, et il y aura peut-être une tentation de ne penser qu’à soi pour sauver sa peau. »

La question de la VSD

À la réalité des distributeurs s’ajoute l’intérêt croissant, voire exponentiel, confinement aidant, du public pour les plateformes de diffusion en continu (streaming) et la vidéo sur demande (VSD). Aucune boule de cristal ne pouvant prédire quand rouvriront les salles, lancer leurs films québécois en primeur sur de telles plateformes constitue-t-il une avenue désormais envisageable pour les distributeurs ? Pas pour Charles Tremblay.

« Notre position n’a pas changé : on sortira Maria Chapdelaine en salle dès qu’on sera habilités à le faire. C’est sûr qu’on aura besoin d’un délai pour bien faire les choses, mais l’idée est de sortir le film dans les cinémas sans attendre plus que nécessaire […] Pour l’instant, on fait partie des distributeurs qui ont gardé leurs films pour les cinémas plutôt que de les sortir en VSD. Avec le temps qui passe, il n’est pas dit que ça ne changera pas, mais pour ce qui est de nos “gros” films, ça reste exclu. »

Même son de cloche chez Armand Lafond. Lorsqu’on lui demande si, de guerre lasse, il pourrait sortir Souterrain en « exclusivité VSD », la réponse est instantanée : « Jamais ! Je ne peux pas faire ça au film. Je ne peux pas me faire ça en tant que distributeur. Je ne peux pas faire ça à Sophie Dupuis ni à Étienne Hansez [le producteur]. Je ne peux pas faire ça aux cinéphiles du Québec. La charge émotive de ce film… Sa place est sur un écran de cinéma. On est des vieux distributeurs, on a passé notre vie dans des salles de cinéma… Non. Souterrain va sortir en salle. »

Optimisme circonspect

Il faut en outre considérer la question financière, comme le fait remarquer Chantale Pagé, qui a tenté l’expérience de la primeur en VSD avec quelques titres européens pendant le confinement. Les résultats ne l’ont pas convaincue : « Ça n’a fait que me confirmer la nécessité de la salle, qui génère une part essentielle des revenus. »

Face à l’inconnu, tous trois envisagent l’avenir avec une sérénité prudente. « Je ne suis pas inquiet outre mesure : les choses vont finir par se placer d’elles-mêmes. Un ordre va s’installer. Nous, on va tâcher d’étaler nos sorties : il est hors de question de tout garrocher dès la réouverture », conclut Charles Tremblay.

« Je reste optimiste : je crois que les gens ont hâte de retourner au cinéma. On a fait le tour de Netflix, là », confie pour sa part Chantale Pagé. Et Armand Lafond ? « Les marchés de films vont reprendre : il y a Berlin qui s’en vient… Est-ce que je continue d’acheter des titres ? Est-ce que j’arrête ? Des fois, je me demande si je ne devrais pas me retirer, mais il y a quelque chose en moi qui m’en empêche. » La passion, sans doute.