Ces petits films qui ont pu exister en 2020 

Le suspense psychologique «Swallow», de Carlo Mirabella-Davis, une excellente production
Photo: UFO Distribution Le suspense psychologique «Swallow», de Carlo Mirabella-Davis, une excellente production

Le cinéma aura été l’un des nombreux perdants de 2020. Ces jours-ci auraient dû paraître le très attendu Dune, de Denis Villeneuve, mais aussi le remake du classique West Side Story, de Steven Spielberg.

Le premier risque d’avoir une première en ligne simultanée, à l’instar de tout le catalogue 2021 de Warner Bros., et la sortie du second est remise à décembre 2021.

Chez nous, celle de Maria Chapdelaine, de Sébastien Pilote, est reportée à février, mais qui sait ? Du printemps à l’automne écoulés, on n’a pas eu droit au défilé sans fin de films de superhéros dans les multiplexes : d’habitude, le calendrier des sorties se construit autour de ces blockbusters puisque chacun aspire tout l’oxygène autour de lui. Rare corollaire positif de 2020 : en l’absence de ces géants, des films plus petits ont pu « respirer » un brin.

Dans The Guardian, Steve Rose résume : « On pourrait appeler 2020 une année de gagnants et de perdants ; mais, franchement, surtout de perdants, le plus grand de tous étant le cinéma lui-même […] Cette année était sur le point de surpasser [le box-office de 2019] avec des superproductions telles que No Time to Die, Black Widow, Fast & Furious 9 et West Side Story en route. Douze mois plus tard, nous attendons toujours. »

Mais justement, ces films-là n’étant pas les seuls qu’on attendait, 2020 n’aura pas été complètement dénuée d’intérêt.

Évidemment, il ne s’agit pas de décréter qu’au final, le septième art sort vainqueur là où le commerce a mordu la poussière, au contraire.

D’une part, opposer cinéma de répertoire et cinéma hollywoodien tient du raisonnement fallacieux, des cinéastes comme Villeneuve et Spielberg sont là pour le prouver, et, d’autre part, le sort de nombre de canons du circuit festivalier (lui-même contraint à l’hybridation cette année) demeure incertain.

On pense à cet égard, pour n’en nommer que trois, à Nomadland de Chloé Zhao, à Promising Young Woman d’Emerald Fennell et à Saint Maud de Rose Glass : leurs distributeurs respectifs se résigneront-ils à les lancer en VSD ou continueront-ils d’attendre la réouverture des cinémas ? Réouverture qu’on espère ardemment, mais dont on ne sait trop quand elle surviendra…

Photo: Film Movement Le film d’horreur romantique «Carmilla», d’Emily Harris, une vraie belle découverte

Des cas d’espèce

Il n’empêche, avec le confinement, les gens n’ont jamais autant consommé de séries et, oui, de films. C’est pourquoi certains studios et distributeurs ont choisi de profiter de l’éclipse de superproductions, faisant le pari que leurs titres jouiraient peut-être d’un surcroît d’attention.

Des exemples concrets ? L’insidieux suspense psychologique Swallow, de Carlo Mirabella-Davis, et le captivant documentaire Leap of Faith : William Friedkin on The Exorcist, d’Alexandre O. Philippe, ont bénéficié de vitrines de choix dans Le Devoir lors de leur première en VSD et sur la plateforme Shudder, respectivement. À raison puisqu’il s’agit d’excellentes productions.

Seulement voilà, le fait est qu’en des circonstances normales, dans le tourbillon hebdomadaire des « grosses » sorties et des pointures familières, sans doute le premier aurait-il eu moins d’espace, tandis que le second n’aurait peut-être même pas été recensé (ironie supplémentaire : Leap of Faith figure à notre palmarès). Bête comme ça.

Toutes plateformes confondues, y compris celles des cinémas du Parc, Beaubien et du Musée, et du cinéma Moderne, il n’y a pas eu une seule semaine exempte de nouveautés. Leur nombre a en revanche parfois été peu élevé : des recherches ont alors été nécessaires afin de dénicher des sorties prévues, mais pas nécessairement annoncées.

C’est le cas de Carmilla, d’Emily Harris : une vraie belle découverte faite en écumant des listes de titres à venir sur différents agrégateurs.

D’arguer Richard Lawson, dans Vanity Fair : « Pour les cinéphiles (et pour ceux qui travaillent dans l’industrie ou la couvrent — et qui, espérons-le, sont eux-mêmes cinéphiles), ce fut une année décourageante. Sans le rythme habituel des superproductions printanières et estivales cédant la place aux trucs plus petits et plus prestigieux de l’automne, il est difficile de comprendre de quoi cette année de films a réellement été faite. Y a-t-il vraiment eu une année au cinéma ? Eh bien oui, en fin de compte. À travers toutes les turbulences et l’angoisse existentielle, 2020 a réussi à proposer des films qui honorent la forme. »

On abonde en ce sens, mais là encore, ces films (dont des morceaux de choix comme Été 85 ou Alcootest) auraient été meilleurs encore sur le grand écran pour lequel ils ont été conçus.

Grand écran, cela dit, auquel tous n’auraient pas forcément eu accès même sans pandémie, faut-il le rappeler. On le répète, les blockbusters font le vide autour d’eux, et pour la poignée de titres contre-programmés qui réussit à coexister avec ces mastodontes, combien de films valables sont de toute façon relégués à la VSD ?

Si la nature a horreur du vide, les cinéphiles également, d’où cet intérêt accru pour des œuvres qui passerait autrement sous le radar.

Nouvelles habitudes

Assistera-t-on à un retour à la normale en 2021 ? Difficile de le dire. Certes, l’impatience de renouer avec les salles de cinéma est réelle, mais ces dernières subissaient déjà les contrecoups de la hausse de popularité du divertissement à domicile. Pendant le confinement prolongé, des habitudes se sont installées, renforcées… Tiendront-elles ?

« L’histoire dominante concernant le cinéma cette année aura été celle des pertes du cinéma face aux gains du streaming. Au début de 2020, la principale préoccupation était que Disney allait pour toujours gouverner Hollywood ; au final, Disney affiche des pertes de plusieurs milliards de dollars ayant mené à un “bain de sang” dans son personnel. La seule consolation a été le service de streaming Disney+, qui a été lancé en mars alors que chacun se confinait chez soi. L’objectif initial [de Disney] était de 50 millions d’abonnés d’ici 2022. Il en a gagné 73 millions en neuf mois », rappelle-t-on dans l’article du Guardian.

Déjà un incontournable du streaming, Netflix a enregistré 26 millions de nouveaux abonnements payants au cours des deux premiers trimestres de l’année 2020, soit presque le total de l’afflux de 2019, qui s’était élevé à 28 millions en tout.

Le géant Warner Bros., qui annonçait récemment sa volonté de lancer simultanément ses films en salles (une fraction demeurant ouverte) et sur sa plateforme HBO Max, espère connaître une fortune similaire.

On apprenait en outre, le 21 décembre, que le vénérable studio MGM, propriétaire notamment de la « franchise » James Bond, songerait à vendre son imposant catalogue, vraisemblablement à la plateforme la plus offrande.

Cette concentration vers les plateformes sonnera-t-elle à moyen terme le glas des salles de cinéma ? L’avenir le dira.

Toutefois, s’il est une chose que nous enseigne l’Histoire, c’est qu’il peut se révéler bien hasardeux de prophétiser la fin prochaine d’un art ou d’un média.