«The Witches»: abra-cada-bof

Dans le rôle de la Grandissime Sorcière, Anne Hathaway s’amuse ferme avec des  costumes et  un accent  extravagants.
Warner Bros. Pictures Dans le rôle de la Grandissime Sorcière, Anne Hathaway s’amuse ferme avec des costumes et un accent extravagants.

Publié en 1983, le roman The Witches (Sacrées sorcières) est l’un des plus connus de Roald Dahl. On y suit les aventures d’un orphelin anglais qui, lors d’un séjour dans un hôtel huppé avec sa grand-mère bien-aimée, est transformé en souris par une bande de sorcières rassemblées pour leur convention annuelle. En 1990, Nicolas Roeg en réalisa une première adaptation célébrée grâce, notamment, à la performance délicieusement sinistre d’Anjelica Huston en « Grandissime Sorcière ». Au tour de Robert Zemeckis d’y aller de sa version, avec cette fois Anne Hathaway dans le rôle de la vilaine en chef. La magie est-elle à nouveau au rendez-vous ?

Par petites doses seulement. Et c’est tellement dommage car, en transposant le récit original de l’Angleterre des années 1980 au sud des États-Unis de 1968, avec un jeune héros noir plutôt que blanc, cette deuxième mouture promettait une variation aussi inédite qu’intéressante. Elle l’est en partie, ne serait-ce que parce que cette recontextualisation n’est pas que cosmétique : elle est foncièrement subversive.

En effet, de son vivant, Roald Dahl fut accusé, outre de misogynie et d’antisémitisme (ses héritiers ont récemment présenté des excuses en son nom), de racisme. Ceci, pour des commentaires formulés dans James and the Giant Peach (James et la pêche géante) et pour ses descriptions des Ompa loompas dans Charlie and the Chocolate Factory (Charlie et la chocolaterie). En fait, Dahl était un humain tellement exécrable que son éditeur américain en vint à le menacer de couper les ponts, quitte à se priver de ventes mirobolantes, si l’auteur ne cessait pas de harceler et d’invectiver le personnel.

Tout cela pour dire que ladite recontextualisation, une idée du coproducteur Guillermo Del Toro qui devait au départ réaliser, constitue, en soi, un beau pied de nez à Roald Dahl.

Problème de ton

Il est ainsi quelques touches à connotation sociale judicieusement intégrées, comme lorsqu’à l’hôtel, la clientèle mondaine uniformément blanche, la réceptionniste et le gérant, couvent le héros et sa grand-mère d’un œil soupçonneux, ou lorsque, constat cinglant s’il en est, la grand-mère précise que les sorcières chassent dans les milieux défavorisés et s’en prennent aux enfants pauvres puisque ces crimes-là ne sont pas traités avec sérieux par les autorités.

La grand-mère (merveilleuse Octavia Spencer) qui est une spécialiste des sorcières pour avoir échappé à l’une d’elles, enfant, contrairement à feu sa meilleure amie. À cet égard, chacune des deux productions se révèle plus fidèle que l’autre selon les passages.

La version 2020 a en revanche plusieurs problèmes bien à elle, dont celui du ton. Les créations de Dahl reposent sur un mélange improbable, mais que l’auteur parvient à équilibrer, d’humour noir, de tendresse et de cruauté. Équilibre que le film de 1990 rendait admirablement, entre autres parce que Roeg ne cherchait jamais à atténuer les accents macabres, au contraire : voir la description de la disparition de l’amie de la grand-mère pour s’en convaincre. Il est vrai, le cinéaste s’était auparavant distingué dans l’horreur et l’insolite avec le chef-d’œuvre Don’t Look Now (Ne vous retournez pas).

À l’inverse, Zemeckis rend le volet horrifique clownesque au moyen d’effets visuels si outrés qu’ils font sourire : exit tout frisson, si bénin soit-il. C’est que ce côté gentil, qui domine souvent dans l’œuvre du réalisateur de Back to the Future (Retour vers le futur), Forrest Gump et Polar Express (Boréal Express), prévaut dans The Witches également. Ceci expliquant cela, l’humour noir se voit « bon enfantifier ».

C’est d’autant plus décevant que l’humour noir, justement, était l’une des principales réussites du désormais culte Death Becomes Her (La mort vous va si bien), satire hollywoodienne avec Meryl Streep et Goldie Hawn en mortes-vivantes glamour réalisée par Zemeckis en 1992.

Hathaway s’amuse

La production est visuellement soignée : rien à redire sur les directions photo et artistique. Le rythme est cependant cahin-caha. Qui plus est, les souris en imagerie numérique ne convainquent jamais de leur réalité. Quant au parti pris de « reptiliser » les sorcières, il ne fonctionne qu’à moitié.

Dans le rôle de la Grandissime Sorcière (Grand High Witch) toutefois, Anne Hathaway parvient à faire corps avec les copieux effets visuels. À l’évidence, la vedette s’amuse ferme avec ses costumes — et son accent — extravagants. Son plaisir est assez contagieux.

Mais là encore, le film ne peut s’empêcher d’ajouter une ultime confrontation passée l’apothéose et, bien malgré Hathaway, son personnage finit par lasser : un comble dans les circonstances.

Pour l’anecdote, l’adaptation de 1990 avait opté pour un dénouement heureux qui avait soulevé l’ire de Roald Dahl. Dans le cadre du film, il s’agissait néanmoins d’une bonne décision. Pour sa part, le film de 2020 respecte davantage l’issue du roman, mais puisqu’en amont, il n’en conserve guère l’esprit, sans doute le notoirement colérique écrivain se retourne-t-il dans sa tombe en fulminant. C’est, au fond, peut-être là le plus bel accomplissement de cette nouvelle adaptation.

Le film The Witches sera offert en VSD sur Cineplex dès le 25 décembre.

Sacrées sorcières (V.F. de The Witches)

★★ 1/2

Comédie fantaisiste de Robert Zemeckis. Avec Anne Hathaway, Octavia Spencer, Stanley Tucci. États-Unis, 2020, 106 minutes.