John Patrick Shanley et l’amour pour distraire de la mort

Dans «Wild Mountain Thyme», Emily Blunt et Jamie Dornan se chamaillent pour mieux tomber amoureux sur fond de campagne irlandaise.
Photo: Elevation Pictures Dans «Wild Mountain Thyme», Emily Blunt et Jamie Dornan se chamaillent pour mieux tomber amoureux sur fond de campagne irlandaise.

En 2005, le dramaturge américain John Patrick Shanley reçut le prix Pulitzer pour Doubt: A Parable. La même année, cette pièce sur les tourments d’une religieuse qui soupçonne un prêtre de crimes pédophiles lui avait valu un Tony. Des années avant, l’auteur avait remporté l’Oscar du meilleur scénario original pour Moonstruck, ou la folle passion entre une comptable terre à terre et un boulanger fougueux, rare comédie romantique reconnue de la sorte par l’Académie. C’est dire combien la perspective d’une entrevue avec lui était excitante. De sa fenêtre Zoom, l’affable septuagénaire n’a pas déçu. Le prétexte de l’entretien ? Son nouveau film, Wild Mountain Thyme, en VSD le 22 décembre.

Dans cette autre comédie romantique, celle-là aux allures de conte moderne (le narrateur prononce la formule consacrée « il était une fois »), Emily Blunt et Jamie Dornan se chamaillent sur fond de campagne irlandaise pour mieux tomber amoureux. Une de leurs vieilles querelles tient au fait que la première est propriétaire d’un lopin de terre que le second doit franchir pour accéder à sa ferme.

« Je suis né dans le Bronx, mais mon père était un immigrant irlandais ayant grandi dans une ferme là-bas, et cette ferme est restée dans la famille », explique John Patrick Shanley.

« En vieillissant, mon père s’est mis à y retourner une fois l’an et, à cause de son âge, il m’a réquisitionné pour que je lui serve de chauffeur sur place. La première fois que je me suis rendu à la ferme de son enfance, j’ai été frappé par le fait qu’il fallait ouvrir et fermer deux grilles avant de pénétrer dans la propriété. J’ai trouvé ça pour le moins étrange, mais quand j’ai demandé à la famille de quoi il s’agissait, on s’est borné à me répondre que quelqu’un d’autre possédait le terrain entre les deux grilles, et qu’on ne parlait jamais de ça. »

Le lieu comme déclencheur

Évidemment, la curiosité de John Patrick Shanley ne fit que croître. Aussi, pour satisfaire celle-ci, inventa-t-il différentes hypothèses. L’une d’elles devint la base de sa pièce Outside Mullingar, à l’origine du film Wild Mountain Thyme (Wild Mountain Thyme : amoureux fous). Comme le révèle l’auteur, le décor, ou plutôt « le théâtre de l’action », précède souvent tout le reste, histoire et personnages compris.

« Je commence toujours par imaginer puis dessiner les lieux. C’est comme ça depuis mon premier scénario, pour le film Five Corners [de Tony Bill, avec Jodie Foster], qui est très autobiographique. En pensée, j’ai revisité les lieux marquants du quartier de ma jeunesse tout en me demandant lesquels seraient les plus intéressants sur le plan cinématographique, et quelles anecdotes fonctionneraient le mieux. C’est une préoccupation que j’ai à la scène aussi. Pour cette pièce et ce film-ci, je suis revenu à cette partie irlandaise de ma famille en m’attardant à sa manière de parler, et à ce dont elle aime parler. J’avais amplement de matière. »

Tout ce que j’ai entrepris et continue d’entreprendre dans ma vie a été et est encore motivé par la certitude que je peux mourir d’un instant à l’autre

 

John Patrick Shanley n’est pas étranger au processus d’auto-adaptation, lui qui écrivit et réalisa, en 2008, la version cinématographique de sa pièce Doubt (Doute), avec Meryl Streep et Philip Seymour Hoffman. Auparavant, il réalisa Joe Versus the Volcano (Joe contre le volcan), dans lequel un Tom Hanks qui se croit mourant s’intéresse à trois femmes dépareillées, mais toutes incarnées par Meg Ryan.

Côté ton, Wild Mountain Thyme se réclame résolument de Joe Versus the Volcano. Et de Moonstruck (Éclair de lune), en l’occurrence. En cela que, hormis la dimension romantique, on y retrouve cette propension à imprégner le réel de notes de fantaisie.

« C’est profondément ancré en moi, ces élans de fantaisie. J’ai été élevé dans un environnement dur, violent, avec beaucoup de… de laideur. Ces immeubles tachés par les émanations de charbon… Très jeune, j’ai développé ce goût de la fantaisie comme mécanisme de survie. Dans mon voisinage, on me répétait sans cesse : “tu dois être réaliste”. Et moi je me disais que, si c’était ça, la réalité, eh bien, ça ne m’intéressait pas. J’ai fini par imposer cette vision fantaisiste dans mon coin du quartier, et les gens qui m’entouraient en sont venus à l’apprécier ; ils en sont venus à reconnaître que je leur apportais quelque chose dont ils avaient besoin, mais dont ils ignoraient jusque-là avoir besoin. »

Aimer de toute urgence

Comme Joe dans le film déjà mentionné, le patriarche Tony dans Wild Mountain Thyme est obnubilé par la mort — à raison puisqu’il précise être trépassé au commencement de sa narration du film. C’est là un trait de caractère qui dominait déjà chez Cosmo, le père de l’héroïne dans Moonstruck. Ces messieurs tiennent-ils de leur créateur ?

« Oh, absolument ! Je suis obsédé par la mort. Je l’ai toujours été. Tout ce que j’ai entrepris et continue d’entreprendre dans ma vie a été et est encore motivé par la certitude que je peux mourir d’un instant à l’autre. En filigrane de chaque scène d’amour que j’écris, il y a cette urgence, ce côté “il faut que ça fonctionne entre nous, car on peut tous les deux être morts d’ici dix minutes”. Ça donne de bonnes scènes. Vous savez, si en tant qu’humains, nous n’avions pas cette conscience de notre propre mortalité, nous serions des créatures bien ennuyantes. »

Photo: Elevation Pictures Le dramaturge et cinéaste John Patrick Shanley, sur le plateau de tournage du film.

Fait intéressant, lorsqu’il traite plus explicitement du thème de la mort, comme dans les œuvres évoquées, John Patrick Shanley le fait justement en développant en parallèle une histoire d’amour qui naît, en un contraste prononcé. Est-ce prémédité ?

« Oui, c’est complètement voulu. Là où je me dissocie de Shakespeare, c’est dans ma conviction que tout le monde n’a pas à mourir à la fin », lance l’auteur qui, dans un même élan, confie avoir trouvé fort agréable de revenir aux registres romantique et humoristique. « Cela faisait un moment. Et ça m’a fait du bien. »

La création à présent

Lui firent également du bien, plus récemment en ce contexte de confinement pandémique, l’écriture et l’introspection. « Nous vivons ce que je perçois comme une période forcée de contemplation. Je crois qu’un grand nombre de gens en sont à réévaluer leurs choix de vie et à se demander quels changements ils apporteront lorsque la pandémie sera enfin terminée. Je ne fais pas exception. »

Cela s’est traduit, au cours de ces longs mois d’angoisse mondiale, par un défi singulier : « J’ai écrit plusieurs nouvelles depuis le début de la pandémie. Je me contrains à écrire au moins une histoire par jour. Ça me permet de voir, de comprendre, ce qui bouillonne en moi : tant que je n’ai pas fait cet exercice, je l’ignore. »

Le résultat ? Une centaine de nouvelles pas nécessairement destinées à être publiées. De conclure John Patrick Shanley : « Cette discipline m’aide au quotidien. Ça garde mes sens affûtés. » En plus de tenir à distance l’idée de la mort : une fois n’est pas coutume.

Le film Wild Mountain Thyme sortira en VSD le 22 décembre.