Le grand tumulte italien

Lorsqu'une oeuvre télévisuelle effectue le saut du petit écran pour rejoindre le grand (alors que tant de films ne devraient jamais s'y trouver... ), le passage fait figure d'événement, preuve que les ambitions du cinéaste ont su dépasser un cadre souvent si étroit. Le réalisateur italien Marco Tullio Giordana a réussi cet exploit avec Nos meilleures années, une télésérie de six heures distribuée ici en deux parties (la seconde à partir du 23 juillet). Il nous propose, avec une efficacité dramatique indéniable, le portrait d'une famille qui traverse la seconde moitié du XXe siècle dans une Italie turbulente, pays «beau et inutile», comme le juge un des personnages de cette chronique-fleuve.

L'attention de Giordana se concentre surtout sur deux frères, pratiquement du même âge, très attachés l'un à l'autre lorsqu'ils étaient des étudiants idéalistes à Rome dans les années 60. Nicola (Luigi Lo Cascio) veut devenir médecin mais sans trop de conviction tandis que Matteo (Alessio Boni), élève brillant mais tourmenté, arrive mal à concevoir son avenir. En voulant aider Giorgia (Jasmine Trinca, la fille de Nanni Moretti dans La Chambre du fils), une jeune patiente d'un hôpital psychiatrique dont Matteo a la charge, soumise à des électrochocs, les deux frères décident de la ramener chez son père, un voyage qui va mal tourner et provoquer un changement radical dans leur existence.

Matteo décide alors de s'enrôler dans l'armée tandis que Nicola, rêvant de découvrir la Norvège, va poursuivre son voyage. Leurs routes se croiseront à quelques reprises au fil des décennies, toujours marquées par des événements liés à l'histoire récente de l'Italie. On évoquera la grande inondation de Florence en 1966, où Nicola fera la rencontre de sa femme, Giulia (Sonia Gegamasco), qui elle rejoindra plus tard les Brigades rouges. Les manifestations bruyantes se succèdent dans les années 70; Matteo, maintenant dans la police, sera très généreux avec sa matraque. Plus tard, ce seront les assassinats des magistrats par la mafia qui vont se multiplier et la soeur aînée de Matteo et Nicola, Giovanna (Lidia Vitale), juge respecté de tous, se retrouve dans la ligne de tir... Impossible de relater tous les incidents tragiques (mais aussi heureux) qui font de Nos meilleures années un superbe feuilleton cinématographique.

L'écriture télévisuelle est certes bien présente; les épisodes sont soigneusement découpés, soutenus par des repères qui permettent au spectateur de savoir exactement où il est (l'action se déroule du nord à l'extrémité sud, de Turin à l'île de Stromboli en passant par Rome, Palerme, Milan et un magnifique détour par la Toscane) et à quelle époque. Cette structure dramatique est tout aussi classique qu'irréprochable, essentielle pour suivre sans s'y perdre les péripéties de ces personnages qui vieillissent vite mais se transforment assez peu: coquetterie d'acteur?

Nul besoin de connaître toutes les périodes tumultueuses qui ont façonné l'Italie car elles possèdent une valeur universelle. Réalisateur de documentaires sur la réalité du milieu psychiatrique, Marco Tullio Giordana dresse un remarquable portrait de l'évolution des pratiques de ces médecins de l'âme, surtout à travers la figure angélique du personnage de Nicola, prônant des méthodes humaines, hors du cadre hospitalier. Et tous ceux qui ont eu à subir les dérapages d'un État policier, au plus fort de la Crise d'octobre ou dans une manif d'altermondialistes, seront fascinés par les descriptions nullement manichéennes du milieu policier, Alessio Boni incarnant avec brio ce représentant de l'ordre tiraillé entre le respect de la loi et l'hypocrisie de ceux qui ont le pouvoir de la contourner.

Plus que de la bonne télévision, Nos meilleures années permet de renouer à la fois avec un pays à la beauté légendaire, et que l'oeuvre célèbre sans ostentation, et une cinématographie devenue trop rare sur nos écrans. Grands et petits.