Un homme qui connaît la chanson...

Dans un théâtre en décrépitude, symbole d'un espace entre existence et néant, un vieil homme semble à la fois égaré et en pays de connaissance, conduit par un dénommé Gabe (Jonathan Pryce), ange dépourvu d'ailes mais ayant le pouvoir de reconstituer le passé sous forme de comédie musicale. Ce spectateur n'est nul autre que le célèbre compositeur Cole Porter (Kevin Kline), dont la vie défilera au rythme de ses chansons dans De-Lovely, d'Irwin Winkler. «It's your life. Your music will be our guide», déclare Gabe sur un ton solennel.

Promesse à moitié tenue car, dans cette biographie musicale d'un académisme quelque peu poussiéreux, surtout à la suite des extravagances de Baz Luhrmann (Moulin Rouge) et de John Cameron Mitchell (Hedwig and The Angry Inch), l'histoire de Porter ressemble plutôt à une succession de vignettes au goût rétro où s'intercalent des ballades fort séduisantes. Pourtant, l'homme n'a rien de banal, d'abord grâce à sa contribution exceptionnelle à la musique populaire américaine — ses chansons semblent indémodables, reprises par des interprètes de toutes les générations — et parce qu'il a connu un mariage somme toute heureux avec Linda Lee (élégante Ashley Judd) qui composait, elle, relativement bien avec son homosexualité.

Si cette facette de Cole Porter aura pour certains l'effet d'une révélation étonnante, Irwin Winkler traite la chose avec franchise, du moins à travers les discussions du couple, alors que ses escapades nocturnes, ses passions brûlantes, sont reléguées dans les sombres coulisses de ce récit. Elles ne sont d'ailleurs que rarement décrites, ou de manière métaphorique, le cinéaste misant davantage sur les nombreux numéros musicaux qui scandent les moindres étapes de la vie de Porter. Malgré cela, Winkler ne se gêne pas pour décocher une flèche empoisonnée au mauvais mélo Night and Day (1946) de Michael Curtiz, où l'on saluait le courage de l'homme (il a perdu l'usage de ses jambes après une mauvaise chute de cheval en 1937) sans bien sûr faire mention de ses préférences sexuelles. Et Porter personnifié par Cary Grant, il y avait là une ironie qui a échappé à bien des spectateurs de l'époque...

Ce qui saute aux yeux devant De-Lovely, c'est cette manière académique d'aborder la vie et l'oeuvre de Porter, que l'idée de tisser à l'intérieur d'un théâtre, même situé dans l'au-delà, ne saurait rendre plus originale. Toutes les étapes marquantes y figurent, de sa rencontre avec Linda Lee à Paris à ses années d'insouciance à Hollywood, qui mettront à l'épreuve la tolérance de son épouse envers ses multiples conquêtes, jusqu'à son retour sur la côte est où il sombrera plus tard dans l'alcoolisme et la dépression, veuf éploré et avec une jambe en moins.

Ces événements, pour la plupart vite expédiés et aucunement inscrits dans un contexte historique plus large, deviennent des prétextes parfaits pour y accoler toutes les magnifiques chansons de Porter, d'Anything Goes à Ev'ry Time You Say Goodbye en passant par Love For Sale et Be A Clown. Pour les défendre, défilent tour à tour les Elvis Costello, Diana Krall, Alanis Morissette, Robbie Williams et même Lara Fabian, offrant ainsi des couleurs particulières à ces petits bijoux de mélodies que l'on fredonne depuis des décennies et bien longtemps après la fin de la projection.

Kevin Kline brille ici un peu par défaut, flamboyant dans une production parfaitement calibrée, acteur fabuleux dont la carrière cinématographique semble vouloir contredire le talent, la sensibilité et la dextérité, même vocale dans ce cas-ci. De-Lovely est à placer bien loin de quelques ratages (comme Fierce Creatures ou Life As A House, aussi d'Irwin Winkler), Kline traversant Paris, Venise et New York, même fabriqués dans des studios anglais, avec la classe que commande son personnage. Dommage que les chansons de Porter soient plus torrides que le film censé nous en révéler la vraie nature.