Anne Fontaine, en phase et en rupture

La voix flûtée d'Ardant, la voix soul de Béart et le silence de Depardieu forment le tissu sonore de Nathalie... , un film de chambre qui prendra l'affiche vendredi prochain.

Deux femmes, un homme, un film. Français, vous me direz, et quelque part, ça va sans dire. Nathalie... , c'est sur papier une réflexion sur le fantasme et l'érotisme oralisé, sur l'écran, un suspense psychologique un peu sec et guindé sur l'éternel triangle amoureux. Après Nettoyage à sec et Comment j'ai tué mon père, Anne Fontaine avait envie de poursuivre dans la même veine, sur d'autres chemins. En phase et en rupture.

En conférence de presse au dernier Festival de Toronto, où Nathalie... était présenté en première mondiale, la cinéaste reconnaissait qu'«un metteur en scène travaille toujours autour de thèmes assez obsessionnels, assez personnels aussi. La trace qui subsiste entre mes films précédents et celui-ci, c'est essentiellement l'intrusion d'un personnage étranger qui va infléchir le destin de gens établis dans une vie qui est apparemment sans faille».

Ce personnage «théorémique», c'est Nathalie, justement. Proie consentante ou fantasme non remboursable, c'est selon, de messieurs esseulés qui passent par la boîte de nuit parisienne où elle est hôtesse, Nathalie acceptera d'empocher de fortes sommes offertes par Catherine (Fanny Ardant), une bourgeoise, sous condition qu'elle lui raconte ses séances à l'horizontale avec son mari (Gérard Depardieu). Au fil des récits fumeux de Nathalie et des indiscrétions de l'épouse, la relation entre les deux femmes s'intensifie, tandis que le personnage du mari s'enfonce dans l'ombre.

Pour incarner cette relation entre deux femmes aux antipodes sur l'échiquier social et culturel, Anne Fontaine a longuement médité. Le scénario était écrit losqu'elle songea à confier le rôle de Catherine à Fanny Ardant. «Son aspect romanesque, la singularité et l'émotion cachée qu'elle transporte me paraissaient en phase avec le parcours du personnage. Je savais qu'en contrepartie, l'actrice qui jouerait Nathalie devait être lisible directement, c'est-à-dire offrir quelque chose d'immédiat, de fulgurant, en opposant en même temps de l'opacité, quelque chose qu'on ne peut pas prendre. Quand j'ai rencontré Emmanuelle [Béart], ça m'a paru évident. Je l'ai choisie sans que mon choix passe par la tête, moi qui suis assez cérébrale pourtant.»

Le casting de Nathalie... sera jusqu'au bout affaire d'équilibre, de mystères, de voix aussi. Fontaine se dit subjuguée par le contraste entre celle d'Ardant, flûtée, et celle de Béart, plus soul, mais aussi par le courant qui passe par les voix, en général.

Un tandem mythique

Restait à distribuer le rôle du mari, personnage quasi muet, Fontaine a pris un beau risque. «Il fallait que dans ce couple il y ait encore une sexualité possible. Qu'on n'ait pas l'impression que la sexualité était rangée pour l'éternité. C'est un peu le danger quand on choisit un couple d'une cinquantaine d'années. Dans le cas de Depardieu, ce qui importait, c'était qu'on puisse l'imaginer dans des situations qui ne sont jamais représentées physiquement.»

Fontaine a donc réuni Ardant et Depardieu, tandem mythique du non moins mythique La Femme d'à côté, de François Truffaut. Sans désir d'hommage, sans non plus penser à autre chose qu'à la chimie qui opère entre les deux acteurs — chimie qui, soit dit en passant, depuis le tournage de Nathalie... , s'est prolongée à la ville. «Je trouvais que c'est important, quand vous racontez une histoire de couple, qu'il y ait une légitimité immédiate entre l'homme et la femme, avant que le film commence. Qu'en les voyant apparaître, on ne mette pas en question leur rapport. Leur histoire, mais surtout leur histoire de cinéma, se déposait à leur insu dans le sujet», constate la cinéaste.

Étonnamment, le personnage de Bernard est celui qui, tout au long du film, conserve le mieux sa part de mystère. Ce rôle en creux offre un véritable contre-emploi à Depardieu, qui relève le défi de façon stupéfiante. «Quand il a lu le scénario, il m'a dit: "En fait, vous mettez mon personnage dans la même situation où Claude Sautet mettait les femmes à une certaine époque. J'aime beaucoup ça." Ça m'a amusé que Depardieu fasse ce parallèle. Pour ma part, de le faire jouer, dans l'économie, un rôle moins axé sur le tempérament que sur l'existentiel, ça m'excitait beaucoup.»

Film sur le contrôle, de la parole et de son débit, des sentiments et de leurs alibis, Nathalie... est une oeuvre contenue, implosive plus qu'explosive, où les rapports humains sont truqués, les certitudes des deux héroïnes, évaporées. «Dans leur rapport, une part aveugle se met à fonctionner autrement, part qui échappe à leur pacte de départ, lequel était précis et codifié.»

Interrogée sur son rapport à la sexualité, la metteure en scène de Nettoyage à sec explique, d'une part, qu'il existe une différence existentielle, métaphysique, dans le rapport qu'entretiennent les femmes avec la sexualité. «Les femmes en parlent de façon plus radicale. Pour ma part, j'aime aller jusqu'à l'os de la situation. Or, quand je dirige des acteurs, je ne me place pas dans l'état d'une femme ou d'un homme, je suis asexuée, ou plutôt, je suis dans un espace où je peux être les deux sexes à la fois», affirme celle qui en avait marre de voir l'inflation dans la représentation sexuelle au cinéma. Nathalie... s'inscrit en faux de ce phénomène. «Je voulais parler de la sexualité dans sa fragilité. Qu'est-ce que c'est quand on n'y arrive pas? Qu'est-ce que c'est quand on ne peut pas y arriver de manière naturelle? On est tellement envahis par l'image d'une sexualité facile à conquérir», déplore Anne Fontaine. Parlez-en à Nathalie...