«Alcootest»: brumes éthyliques

En toile de fond des frasques de Martin (Mads Mikkelsen) et de sa bande, le film montre une société danoise où la consommation rituelle d’alcool est bien implantée.
Métropole Films En toile de fond des frasques de Martin (Mads Mikkelsen) et de sa bande, le film montre une société danoise où la consommation rituelle d’alcool est bien implantée.

Ne vous laissez pas berner par le titre Alcootest qui affuble la version sous-titrée en français du nouveau film de Thomas Vinterberg. Non, il ne s’agit pas d’une comédie adolescente sur fond de beuveries, mais bien d’un poignant drame psychologique donnant à voir l’une de meilleures performances en carrière, ce qui n’est pas peu dire, de Mads Mikkelsen. En enseignant qui croit trouver un second souffle dans l’alcool mais s’y noie plutôt, l’acteur danois épate une fois de plus.

Druk de son titre original (Another Round dans les marchés anglo-saxons et Drunk en France, ça ne s’invente pas), Alcootest est le candidat du Danemark dans la course à l’Oscar du meilleur film international. L’histoire tourne autour de quatre amis enseignants diversement dépressifs : Martin, Tommy, Peter, et Nikolaj. Mikkelsen incarne le premier, personnage principal dont le film explore à parts égales la vie professionnelle et personnelle. Jadis promis à un avenir universitaire brillant, Martin est allé de report de projets en renoncements tacites, de telle sorte que l’homme qu’on rencontre au début du film paraît vivre sans réellement exister.

Sur le pilote automatique en classe, au grand dam de ses étudiants qui se rebiffent puisqu’estimant à raison mériter mieux, Martin n’est plus que l’ombre de lui-même auprès de sa conjointe Trine et de leur fille adolescente, qui ne sont pas dupes de son mal-être. Un mal-être dont Martin s’ouvre à ses trois amis au bout d’à peine dix ou douze minutes dans le film, lors d’un souper arrosé.

La scène, qui part de l’ensemble pour mieux s’arrimer au visage de Mads Mikkelsen, donne des frissons tellement l’acteur parvient à communiquer, par son seul regard, tout l’accablement du personnage. Ses traits bougent à peine, sa voix profonde reste égale, et rien n’y paraîtrait si ce n’étaient ses yeux graduellement noyés de larmes qui finissent par rouler en silence.

Puis, voici que les copains se mettent à parler du psychiatre Finn Skårderud et de sa théorie selon laquelle un taux d’alcool de 0,05 dans le sang en permanence relaxerait et stimulerait la créativité. Hésitation, dérision… Mais au fond, qu’ont-ils à perdre ? D’abord concluante, l’expérience déraille, comme on peut s’y attendre et, passé des moments de douce hilarité, le drame reprend ses droits.

En toile de fond des frasques de Martin et de sa bande, le film montre une société danoise où la consommation rituelle d’alcool est bien implantée : cela passe autant par cette célébration étudiante annuelle où l’objectif semble être le coma éthylique, que par cette réplique de Trine, lors d’une confrontation avec Martin, où elle affirme que « tout le pays est obsédé par l’idée de boire ».

Variation inédite

La réalisation de Thomas Vinterberg, qui retrouve sa vedette du thriller social La chasse (2012), épouse les états changeants des personnages, entre mouvements nerveux puis soudainement sereins, puis chancelant ànouveau, etc. Avec son coscénariste fréquent Tobias Lindholm, le cinéaste offre une variation inédite sur l’auguste thème de la crise du mitan de l’existence. D’ailleurs, à terme, le film est une célébration du moment présent.

Étoffé sur le plan psychologique, le film a tôt fait de transcender son concept de départ : maintes observations sonnent juste à mesure que sont explorées des avenues narratives inattendues.

Le directeur photo Sturla Brandth Grøvlen propose en outre un intéressant jeu de contrastes entre le public et l’intime. Dans les salles de classe, le gymnase et les lieux extérieurs où les quatre apprentis sorciers tentent de donner le change quant à leur niveau d’ivresse, une lumière blanche, implacable en cela qu’elle révèle tout, inonde le cadre. À l’inverse, dans les domiciles respectifs des personnages, mais dans les bars et restaurants également, une ambiance feutrée prévaut, chaude, ocrée.

Or, en une intéressante dichotomie, c’est dans la lumière crue que Martin et ses amis sont en représentation, et c’est dans les clairs-obscurs pourtant propices à la dissimulation qu’ils se révèlent le plus. Là encore, c’est dans ces moments que brille le plus Mads Mikkelsen.

Alcootest (V.O., s.-t.f. de Druk)

★★★★

Drame psychologique de Thomas Vinterberg. Avec Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Lars Ranthe, Magnus Millang, Maria Bonnevie. Danemark, 2020, 115 minutes. Le film est offert en VSD sur plusieurs plateformes, dont Cineplex et iTunes.