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Mads Mikkelsen: jouer et vivre l’amitié

Mads Mikkelsen incarne Martin, un professeur d’histoire promis, il n’y a pas si longtemps encore, à un brillant avenir. Peinant à entrer en contact avec ses élèves, il en est réduit à débiter ses cours comme un automate. Auprès de sa fille et de sa conjointe, il est tout aussi éteint.
Photo: Métropole Films Mads Mikkelsen incarne Martin, un professeur d’histoire promis, il n’y a pas si longtemps encore, à un brillant avenir. Peinant à entrer en contact avec ses élèves, il en est réduit à débiter ses cours comme un automate. Auprès de sa fille et de sa conjointe, il est tout aussi éteint.

C’est plus fort que soi, la perspective d’un entretien avec Mads Mikkelsen, qui assure en ce moment la promotion du film Alcootest, emplit à égales mesures d’impatience et d’effroi. D’impatience, parce que l’acteur danois est prodigieusement doué et manifeste un instinct très sûr dans ses choix de rôles. D’effroi, eh bien, parce que souvent lesdits rôles révèlent une aisance peu commune à glacer le sang, qu’il s’agisse du psychiatre cannibale Hannibal Lecter dans la série Hannibal, de l’impitoyable Chiffre dans 007 Casino Royal ou encore du vil Kaecilius dans Doctor Strange. Au téléphone, on reconnaît la voix profonde. Or, le débit rapide, enthousiaste, et l’attitude absolument charmante dissipent vite la circonspection initiale. Après tout, Mads Mikkelsen fut aussi héros romantique dans Coco Chanel et Igor Stravinsky et Liaison royale.

Alcootest (Druk en V.O. danoise, Drunk en France et Another Round en anglais), ou les frasques éthyliques de plus en plus hors de contrôle d’un groupe d’amis enseignants, marque les retrouvailles de Mads Mikkelsen et Thomas Vinterberg, réalisateur du film La chasse, dans lequel l’acteur jouait un homme accusé à tort d’un crime pédophile, avec vindicte populaire à la clé.

« Malgré le sujet très grave, ce tournage a sans doute été le plus merveilleux de ma carrière. Thomas et moi sommes devenus des amis proches, et c’est certain que nous désirions collaborer dans le futur », explique Mads Mikkelsen.

Très demandé, notamment à Hollywood où il fut de la distribution de Rogue One : a Star Wars Story (Rogue One : une histoire de Star Wars), le comédien enchaîna les productions et sept années s’écoulèrent.

« Lorsque Thomas m’a fait part de son intention de tourner ce film-ci, j’ai dit oui tout de suite parce que l’idée de travailler de nouveau avec lui était une motivation suffisante. Mais sa présentation d’alors n’était qu’une ébauche : le projet a énormément évolué par la suite. Mais bref, quand j’ai finalement lu le scénario, je n’ai pas du tout regretté ma décision, au contraire. »

Ode au présent

Campé à Copenhague, Alcootest s’attarde comme on l’évoquait sur quatre amis enseignants, ces derniers parvenus, chacun à sa façon, à une forme de cul-de-sac. Mads Mikkelsen incarne Martin, un professeur d’histoire promis, il n’y a pas si longtemps encore, à un brillant avenir. Peinant à entrer en contact avec ses élèves, il en est réduit à débiter ses cours comme un automate. Auprès de sa fille et de sa conjointe, il est tout aussi éteint.

Mais voici qu’à l’occasion d’un souper arrosé entre les quatre copains, vient sur le tapis cette théorie du psychiatre Finn Skårderud selon laquelle un taux d’alcool constant de 0,05 dans le sang serait propice à la création et à la relaxation. Après avoir balayé la possibilité du revers de la main, les quatre hommes décident de tenter l’expérience. Ils se mettent donc à boire avec méthode et, de fait, leurs vies tant professionnelle que personnelle s’en trouvent améliorées. Pour un temps.

Ivre de bonheur, littéralement, la bande se demande ce qu’il adviendrait avec une dose revue à la hausse… Pour autant, Alcootest n’est ni un plaidoyer pour la liberté de beuverie ni un pamphlet dénonçant les ravages de l’alcoolisme.

« Sur la page, la dimension humoristique présente ici et là dans le film n’était pas vraiment discernable, précise Mads Mikkelsen. Mais comme je connais Thomas, je savais que ce serait là. Au fond, c’est un film antinostalgique. C’est une ode à la vie, une ode au présent, qui invite à ne pas regretter le passé et à plutôt savourer chaque instant ; à ne pas oublier que la vie, c’est maintenant, et pas hier. C’est ce que j’ai lu entre les lignes, et ça m’a plu. »

Jouer le silence

Martin offre à Mads Mikkelsen l’une de ses meilleures partitions, entre autres parce qu’au-delà de la richesse psychologique et de la manière originale qu’a le film d’aborder le thème classique de la crise existentielle, il s’agit d’un rôle qui repose beaucoup sur la virtuosité de l’acteur à manier les silences et à moduler d’infinies variations de visages faussement impassibles.

« C’est en bonne partie grâce à Thomas, qui non seulement est habile pour filmer les silences, mais sait les utiliser d’une manière qui fournit de l’information sur les personnages. Il est un de ces rares cinéastes qui aiment passer du temps seuls avec un personnage ; pour le montrer lorsqu’il n’y a personne autour, et donc sans masque. Et puis, vous savez, ce que je recherche dans les rôles qu’on me propose, ça n’a pas réellement changé au fil du temps : j’ai besoin de trouver un élément auquel je peux m’identifier à un niveau humain. Ça n’a rien à voir avec les agissements violents de certains personnages : je parle plutôt d’une dimension émotionnelle. Ou de quelque chose que j’aime, ou à la rigueur que je trouve intéressant, que je ne comprends pas mais qui m’intrigue… »

Sur la page, la dimension humoristique présente ici et là dans le film n’était pas vraiment discernable. Mais comme je connais Thomas, je savais que ce serait là. Au fond, c’est un film antinostalgique.

 

Cette approche permit à Mads Mikkelsen de croiser la route d’une galerie hétéroclite de cinéastes. D’ailleurs, un aspect révélateur de sa filmographie est la propension qu’on y relève à nourrir des collaborations soutenues : hormis ses deux films avec Thomas Vinterberg, il a tourné quatre fois avec Nicolas Winding Refn, cinq fois avec Anders Thomas Jensen, sans parler de Bryan Fuller, grand manitou des trois (Mikkelsen en espère une quatrième) saisons d’Hannibal.

« J’apprécie de connaître un cinéaste, ses méthodes, son énergie, parce que ça simplifie le travail. Il y a plein d’incertitudes et de malentendus qui sont évités parce qu’on sait tous les deux dès le départ où se situe l’autre ; la communication est facilitée, à plus forte raison quand il s’agit au surplus d’un ami. »

Un drame terrible

Un ami, c’est ce qu’était et demeure Thomas Vinterberg pour Mads Mikkelsen. À ce propos, si La chasse fut son tournage le plus heureux, Alcootest fut sans doute le plus dramatique. Au bout de quatre jours de tournage, en effet, le réalisateur reçut la nouvelle que sa fille Ida, 19 ans, qui devait jouer la fille du protagoniste dans le film, avait péri dans un accident de voiture (provoqué par un chauffard distrait par son téléphone cellulaire).

« Elle avait fréquenté l’établissement même où nous filmions ; ses amis devaient être dans le film avec elle… Thomas a tenu à poursuivre le tournage, parce que c’est ce qu’elle aurait voulu. Le film lui est dédié… »

À Indiewire, Thomas Vinterberg confiait cette semaine : « Ça n’avait pas de sens de continuer. Mais ça n’avait pas de sens d’arrêter : elle aurait détesté ça. Alors, on a décidé de faire le film pour elle. »

À terme, cette tragédie transforma irrémédiablement la teneur du film. Ainsi, lorsque des larmes silencieuses roulent sur le visage du personnage de Mads Mikkelsen, on devine soudain Thomas Vinterberg derrière les traits de l’acteur. D’où ce paradoxe, à savoir que, tout « antinostalgique » soit-il, Alcootest n’en distille pas moins une poignante mélancolie. 

Le film Alcootest sera disponible en VSD dès le 18 décembre.