2020 en 15 films phares

Portrait de la jeune fille en feu

Un jour, ce titre incandescent coiffera l’autobiographie de l’actrice Adèle Haenel, aussi connue pour ses prises de parole que pour la ferveur de son jeu. Elle atteint un sommet dans ce superbe tableau d’époque de Céline Sciamma dont l’un des enjeux tourne autour d’un tableau, celui de la fille d’une comtesse, image nécessaire à un éventuel mariage arrangé. Dans une ambiance sensuelle, l’artiste (Noémie Merlant) et son sujet s’apprivoisent bien au-delà des impératifs de cette commande aux allures de condamnation à perpétuité.

Roubaix, une lumière

Photo: Axia Films

Une lumière noire baigne ce film du Français Arnaud Desplechin inspiré d’un fait divers. Elle émane du duo d’actrices exceptionnelles, Léa Seydoux et Sara Forestier, en petites criminelles aux profils bien dessinés face à la force tranquille d’un commissaire patient et humain (Roschdy Zem, primé aux César). Le fascinant interrogatoire, cœur du film, est scénarisé, joué et mis en scène avec un brio remarquable. Et la ville de Roubaix vibre sous la caméra.

Été 85
Photo: Axia Films

François Ozon a mis beaucoup de lui-même dans cette adaptation d’un roman d’Aidan Chambers, ou l’histoire d’un premier amour entre deux adolescents relatée par l’un après le décès de l’autre. Ozon, dont l’œuvre est divisée en deux parties, l’une fabuleusement kitsch (8 femmes, Potiche) et l’autre plus intimiste (Sous le sable, Le temps qui reste), renoue ici avec l’intériorité de la seconde tout en préservant les qualités solaires de la première. Le meilleur des deux mondes, en somme.

Eurovision Song Contest : The Story of Fire Saga

L’équivalent à l’écran d’un vaccin contre la COVID-19 pourrait ressembler à cette éblouissante pochade qui se moque du plus célèbre concours de chansons, tendance europop. Comptez sur Will Ferrell pour en faire des tonnes, secondé par le génie comique de Rachel McAdams, formant ici un duo islandais dont les talents ne rendront jamais Björk jalouse. La flamboyance des numéros musicaux et la déferlante de mélodies accrocheuses en font le parfait antidote à la déprime.

Leap of Faith: William Friedkin on The Exorcist

Pour parler de The Exorcist (L’exorciste), Alexandre O. Philippe a fait le pari de la simplicité : poser une caméra devant William Friedkin et le laisser parler. Le résultat s’avère captivant. Tandis que Friedkin se souvient, Alexandre bombarde l’écran d’extraits du film, mais aussi d’œuvres de Dreyer, de Welles, de Hitchcock ayant inspiré certaines scènes. Un peu comme si, tandis que Friedkin se livre, Philippe mettait en images son propre flot de pensées cinéphiles. Fascinant.

Les misérables
Photo: TVA Films

Œuvre coup-de-poing (césarisée) sur une banlieue multiethnique française dans la lignée de La haine, de Mathieu Kassovitz, Les misérables (Prix du jury à Cannes 2019) a résonné dans le ciel cinéphilique. Cette plongée sociale à la fois puissante et sensible, premier long métrage de l’enfant des cités Ladj Ly, parfaitement maîtrisée, échappe au manichéisme. Elle met en scène des personnages humains en quête d’un espace vital dans un univers brûlant et violent sur une caméra d’urgence.

Bacurau
Photo: Kino Lorber

Fable dystopique et brûlot brésilien (prix du jury Cannes 2019, ex æquo avec Les misérables), Bacurau est une charge de Kleber Mendonça Filho (Aquarius) et de son chef opérateur, Juliano Dornelles, contre un Brésil de violence et de corruption. Avec les jeux remarquables d’Udo Kier et de Sônia Braga, dans ce village imaginaire où la solidarité et la trahison s’entredéchirent, le genre jongle entre western, horreur et œuvre d’anticipation sur un rythme d’enfer.

1917
Photo: Universal

Le cinéaste d’American Beauty a réussi à transcender le genre très balisé du film de guerre, pour offrir un poème cinématographique qui souffle par sa beauté. L’apparent plan-séquence posé sur l’enfer de la Première Guerre vécu par deux soldats britanniques en France se nourrit d’impressionnants effets visuels et sonores, et crée une expérience immersive inoubliable. 1917 a été couronné à juste titre aux derniers Oscar pour sa caméra, ses effets visuels et son mixage sonore.

The Wolf House
Photo: Cristobal Leon et Joaquin Cocina

D’une virtuosité hallucinante, The Wolf House s’inspire du gourou pédophile et allié de Pinochet Paul Schäfer en s’arrimant au point de vue d’une adolescente qui a fui la secte et s’est réfugiée dans une cabane au fond des bois. Autour d’elle : un univers changeant. Ces mutations, que Cristóbal León et Joaquín Cociña rendent au moyen de diverses techniques, dont l’animation en volume, font écho aux désirs et aux craintes de l’héroïne, comme si la maison était branchée sur son inconscient.

Je m'appelle humain
Photo: Maison 4:3

Au début du magnifique documentaire de Kim O’Bomsawin, Joséphine Bacon, debout devant un paysage fluvial, confie : « Tout le temps que j’ai travaillé avec les vieux, je les ai toujours vus assis face à l’horizon. Pis je m’arrêtais pour me dire qu’eux seuls voyaient ce qu’ils regardaient. J’imagine qu’ils voyaient une partie de leur vie, quand ils étaient nomades. Ils devaient voir de la poésie aussi. » À son tour « face à l’horizon », la poète innue nous fait le privilège de ses confidences, mue par un désir de partage.

Cunningham
Photo: Métropole Films

Devant cette splendeur acrobatique et cinématographique revient le souvenir de Pina, de Win Wenders, hommage opulent à la grande Pina Bausch. Une révérence aussi sublime est enfin rendue à Merce Cunningham, et surtout à son génie, dans une succession éblouissante de chorégraphies créées au cours de la carrière du prolifique créateur de New York. Images et photos d’archives, enregistrements audio sortis d’outre-tombe et morceaux choisis revisités en 3D, impossible de résister à l’envie d’entrer dans la danse.

The 40-Year Old Version
Photo: Jeong Park / Netflix

Dix ans après avoir reçu un prix célébrant les dramaturges « émergents » de moins de 30 ans, Rhada en est à chercher la surface. Alors qu’un producteur blanc lui suggère de dénaturer sa pièce et que les étudiants de sa classe de théâtre donnent dans l’émoi, elle renoue avec sa passion adolescente pour le rap. Rhada Blank a écrit, réalisé et coproduit ce premier film autobiographique dans lequel elle tient la vedette. Prix de la mise en scène à Sundance, ce film est drôle, critique, éclairant, tonique : une merveille.

Le jeune Ahmed
Photo: Maison 4:3

Les personnages des deux cinéastes belges vivent en marge de la société, mais sont toujours au centre de leurs films, êtres complexes gardant pour eux une part de mystère. Il en va de même pour Ahmed (formidable Idir Ben Addi), bien engagé sur la voie de la délinquance, mais surtout de l’islamisme radical. Tout en semant peur et désarroi, d’abord au sein de sa propre famille, il s’enfonce dans des convictions mortifères, une chute morale illustrée avec une acuité constante depuis quatre décennies.

Jukebox : un rêve américain fait au Québec
Photo: JukeboxLeFilm.com & LaRuelleFilms.com

Ce film parle d’un temps qui n’existe plus : celui des chansons enregistrées à la va-vite, des 45 tours vendus à des milliers d’exemplaires, et des radios qui dictent ce que l’on doit, ou pas, fredonner. Ce temps reprend vie dans un écrin magnifique grâce à deux cinéastes pour qui les années 1960 constituent un grand terrain de jeu. Au milieu, Denis Pantis, producteur fin renard qui allait mettre au monde des stars comme Michèle Richard, Renée Martel ou Les Classels. Nostalgie et battements de pieds garantis.

Mr Jones
Photo: Samuel Goldwyn Films

Ce beau et troublant film de la grande cinéaste polonaise d’Europa Europa capte un climat de haute tension à partir d’une histoire vécue. Avant d’être kidnappé et assassiné, le journaliste britannique Gareth Jones (exceptionnel James Norton) avait dénoncé la famine en Ukraine imposée par Staline en 1930. Malgré quelques longueurs, travelings et effets d’accélération confèrent une magie à plusieurs scènes de cette enquête parfois hallucinée sur un crime occulté.