Par ici la sortie

Cette théorie n'a rien de scientifique; elle s'applique à John Irving mais pourrait sûrement recevoir l'aval d'autres auteurs à succès qui voient leurs oeuvres prendre une nouvelle forme sur grand écran. Chez Irving, une réussite cinématographique engendre toujours, quelques années plus tard, un échec. Devant l'adaptation de The Hotel New Hampshire par Tony Richardson, nous étions nombreux à regretter George Roy Hill, qui avait fait merveille avec The World According to Garp. Pareil embarras n'a cessé de me hanter pendant toute la projection du film de Tod Williams, The Door in the Floor, espérant, mais en vain, que Lasse Hallström (The Cider House Rules) vienne à ma rescousse.

Adaptation partielle du roman A Widow for One Year, d'où le changement de titre (qui n'a rien d'accrocheur), The Door in the Floor reprend quelques-uns des thèmes qui ont fait la marque d'Irving, dont l'apprentissage sexuel et, lié à cela, la perte irrémédiable d'une certaine innocence. L'autre perte que doivent souvent affronter ses personnages, c'est bien sûr celle liée à la mort. L'écrivain et illustrateur pour enfants Ted Cole (Jeff Bridges) et Marion (Kim Basinger), son épouse neurasthénique, n'ont pas encore oublié l'accident fatal qui a fauché la vie de leurs deux garçons alors adolescents. Même leur petite fille âgée de quatre ans, Ruth (Elle Fanning), n'a jamais pu remplacer ceux dont les photographies tapissent les murs de leur magnifique maison avec vue sur la mer.

Le jeune Eddie O'Hare (Jon Foster) débarque chez cette famille en crise avec l'espoir d'apprendre les rudiments de l'écriture selon Ted Cole, son idole littéraire, mais rapidement, c'est à Marion qu'il s'attache de manière obsessionnelle, manipulant sa lingerie fine pour alimenter ses fantasmes. Le couple est déjà séparé, lui vivant comme un hippie et dessinant sous tous les angles une bourgeoise (Mimi Rogers) qu'il va bientôt larguer tandis que Marion, tel un fantôme, surgit derrière Eddie au moment où il s'y attend le moins, et deux fois plutôt qu'une en pleine séance de masturbation. Le garçon, dont les traits ne sont pas sans ressemblance avec l'un des deux disparus, deviendra l'amant de la mère éplorée, ce qui compliquera sa relation avec le mari et mentor.

Dans ce lieu paradisiaque mais imprégné d'une mélancolie dont les personnages ne semblent jamais vouloir se départir, Eddie, à la suite de tous les adolescents qui peuplent les romans d'Irving, va trouver son salut dans la sexualité, mais comme toujours, cette émancipation sera chèrement payée. Il n'est en fait que le catalyseur d'une crise annoncée bien avant son arrivée, le couple Ted-Marion étant déjà au bord de la rupture. Et on comprend pourquoi: Basinger semble trempée dans la cire du début à la fin, arborant la même expression de tristesse qui confine à la monotonie. Pas étonnant qu'elle rende fou son mari jouisseur et délinquant, qui lui se comporte, évidemment, à la manière de ceux qui préfèrent nier plutôt que de se souvenir.

Quelques petites scènes vaguement absurdes (dont la colère incendiaire de la maîtresse de Ted qui n'accepte pas d'interrompre leurs séances mi-artistiques mi-érotiques) viennent quelque peu secouer notre propre ennui devant ce trop long processus de deuil qui mène à un bien curieux cul-de-sac. La mise en scène, soutenue par des images où se déclinent toutes les variantes du gris (même si l'action se déroule en été... ), et une musique propre à donner le spleen aux indécrottables optimistes apparaissent littéralement contaminées par ce perpétuel vague à l'âme que le cinéaste n'arrive jamais à transcender.

The Door in the Floor ne risque pas de rallier de nouveaux disciples à la cause de John Irving, nous poussant plutôt vers la sortie et donnant aussi du poids à une théorie certes discutable, mais offrant un timide espoir au prochain cinéaste qui voudra s'aventurer dans son univers.