Les sages paroles de l’acteur Glynn Turman

Tiré d’une pièce d’August Wilson, «Ma Rainey’s Black Bottom» («Le blues de Ma Rainey») met en vedette la fabuleuse Viola Davis et, dans un vibrant chant du cygne, Chadwick Boseman (à gauche), emporté par le cancer au mois d’août.
Photo: David Lee Netflix Tiré d’une pièce d’August Wilson, «Ma Rainey’s Black Bottom» («Le blues de Ma Rainey») met en vedette la fabuleuse Viola Davis et, dans un vibrant chant du cygne, Chadwick Boseman (à gauche), emporté par le cancer au mois d’août.

Chicago, par une journée caniculaire de 1927. Pile à l’heure pour une session d’enregistrement, les membres d’un petit orchestre sont invités à patienter au sous-sol dans une salle surchauffée. C’est que Ma Rainey, la « Mère du blues », est en retard. Même après son arrivée, rien ne va comme prévu, le studio devenant le théâtre d’affrontements entre la chanteuse noire et le producteur blanc, mais aussi entre la première et son ambitieux trompettiste Levee. Tiré d’une pièce d’August Wilson, Ma Rainey’s Black Bottom (Le blues de Ma Rainey) met en vedette la fabuleuse Viola Davis et, dans un vibrant chant du cygne, Chadwick Boseman, emporté par le cancer au mois d’août. Lors d’un entretien virtuel, Glynn Turman, qui partage avec ce dernier plusieurs scènes pivots, s’est remémoré un partenaire, et une production, d’exception.

« Chadwick n’avait pas peur de jouer toutes les clés de son instrument, et par instrument j’entends lui-même. Il prenait des risques, il étudiait, il questionnait pour les bonnes raisons, de telle sorte qu’il était un partenaire de jeu formidable. Ç’aurait été extraordinaire de voir jusqu’où il aurait pu aller. Mais je ne veux pas parler de ça : je préfère me souvenir de ce qu’il a accompli », confie Glynn Turman, qui cumule 60 ans de métier après avoir fait ses débuts à Broadway à l’âge de 12 ans face à Sidney Poitier dans A Raisin in the Sun (Héritage), de Lorraine Hansberry.

Dans Ma Rainey’s Black Bottom, Glynn Turman incarne le pianiste Toledo, dont l’érudition est gentiment tournée en dérision par ses amis musiciens. Coproduit par Denzel Washington et réalisé par George C. Wolfe, le film ne cherche pas vraiment à dissimuler ses origines théâtrales et c’est une bonne chose : le sentiment d’oppression, l’un des principaux thèmes de la pièce, n’en est que plus viscéral.

« C’était voulu, oui : nous avions un formidable directeur artistique, Mark Ricker. Vous savez, j’ai déjà visité les châteaux d’esclaves, en Afrique de l’Ouest ; tous ces humains envoyés par bateau vers le Nouveau Monde… Et en mettant les pieds dans les décors du film la première fois, j’ai ressenti le même sentiment de claustrophobie qui m’avait envahi alors. »

Réalité et fiction

Glynn Turman poursuit en louangeant le scénario, précisant : « Il est impossible de se tromper en travaillant à partir d’une pièce d’August Wilson [1945-2005], qui restera un des très grands, un des meilleurs dramaturges de notre époque. Son angle ici est particulièrement intéressant, je trouve. »

Tout du long, Wilson montre ainsi comment, en se désolidarisant, Ma (Viola Davis) et Levee (Chadwick Boseman) jouent malgré eux le jeu de la division du producteur blanc (Jonny Coyne). Avec la nuance importante, cela étant, que Ma est très lucide, comme en témoigne son monologue sur la nature toute relative du pseudo-respect qu’a pour elle ledit producteur : il a besoin de sa voix parce qu’elle vend des disques, mais pour peu que sa popularité diminue, il la « jettera ». Aussi, dans l’intervalle, il fera comme elle l’entend et il paiera ce qui a été convenu : elle y veillera et sera intraitable, quitte à passer pour une diva.

Or, justement, en essayant de s’interposer entre Ma et le producteur pour pousser ses propres arrangements musicaux, c’est cet équilibre précaire que vient compromettre Levee.

Il est impossible de se tromper en travaillant à partir d’une pièce d’August Wilson, qui restera un des très grands, un des meilleurs dramaturges de notre époque. Son angle ici est particulièrement intéressant, je trouve.

 

Pour mémoire, si la majorité des personnages sont fictifs, Ma Rainey fut bel et bien une immense vedette musicale au cours des années 1920-1930. Dotée d’une voix et d’une présence scénique uniques, elle possédait en outre une personnalité forte, suffisamment pour ne pas chercher à cacher son homosexualité à une époque où la chose était plus que taboue. Un personnage plus grand que nature, en somme, qu’admirait déjà Glynn Turman.

« Je suis moi-même un amateur de blues, un musicien de blues, et je connaissais depuis longtemps la vie et l’œuvre de Ma Rainey. J’ai joué de la musique toute ma vie, et elle était, comme on dit, sur mon radar. »

Le mot « nous »

Si Ma Rainey’s Black Bottom donne à voir un affrontement au sommet (de leur art) entre Viola Davis et Chadwick Boseman, le fait est qu’il s’agit là du genre d’œuvre où il n’est pas de « petit » rôle. Glynn Turman, qui est merveilleux en Toledo, se voit en l’occurrence imparti du monologue le plus puissant, et déterminant il s’avère, de la pièce et du film : celui où Toledo tente d’expliquer au jeune et individualiste Levee le sens du mot « nous ». Extrait :

« Je ne parlais pas de moi, idiot. On doit tous s’y mettre. Qu’est-ce que tu imagines ? Que je suis capable de résoudre le problème à moi tout seul ? J’ai dit “nous”, nous tous ensemble. Eh oui, nous ! Il faut que tous les Noirs, partout dans le monde, se lèvent et travaillent à rendre la vie meilleure. Je ne parle pas de mon action, ni de la tienne ou de celle de Cutler ou de Slow Drag, ni de celle de n’importe quelle personne : c’est nous tous qui devons agir. Il faut faire front. C’est de ça que je parlais. »

Glynn Turman compare ce monologue, à raison, à un discours révolutionnaire. « Il aurait pu être prononcé sur les marches du Lincoln Memorial : il a cette ferveur, cette passion. Ces mots ne pourraient être plus pertinents qu’en ce moment même, tout spécialement ici, aux États-Unis [l’entrevue s’est déroulée juste avant l’élection américaine]. Le pouvoir de la solidarité, quand nous nous unissons pour le bien commun : nous pouvons changer des points de vue, changer des institutions, changer des systèmes… changer le monde. Avec cet acte tout simple de s’unir les uns les autres. »

Et comment un acteur se prépare-t-il à livrer un tel discours ? « Pour la préparation, il n’y a pas de secret, sinon d’avoir vécu aussi longtemps que j’ai vécu », conclut Glynn Turman.

Des paroles sages qui pourraient avoir été formulées par son personnage.

Le film Ma Rainey’s Black Bottom sera diffusé sur Netflix dès le 18 décembre.