Quel avenir pour le documentaire?

Si les institutions ne soutiennent plus autant le documentaire, celui-ci demeure populaire auprès du public.
Photo: iStock Si les institutions ne soutiennent plus autant le documentaire, celui-ci demeure populaire auprès du public.

À la lumière d’une enquête quantitative commandée par l’Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec (ARRQ) en 2015, menée auprès de 182 répondants et publiée en 2017 par Marc Ménard, Fanie Pelletier et Diane Poitras, être documentariste, c’est plus qu’un métier, c’est un mode de vie. Un mode de vie qui n’a toutefois rien d’un conte de fées et dont la précarité pourrait en décourager plus d’un.

« Diminution des revenus et augmentation des tâches à effectuer ; accumulation de postes et de responsabilités sur une même production ; multiplication des projets et des commandes “alimentaires” à mener de front pour boucler les fins de mois ; obligation de contrats ou d’emplois salariés dans un domaine connexe ou étranger au cinéma ; etc. », peut-on lire dans Le métier de documentariste, Analyse des conditions de pratique de la profession de documentariste une pratique de création menacée ?, volet qualitatif du précédent rapport, lancé mardi soir.

Que ce soit un métier dont les conditions se détériorent n’est certes pas étranger au fait que la relève s’y fasse plus rare que dans toutes les autres sphères culturelles.

« Je pense qu’on récolte les fruits d’une série de décisions qui ont été prises depuis le début des années 2000, explique Diane Poitras, jointe par Le Devoir. Il y a eu beaucoup de coupes dans le financement du documentaire. L’ONF a eu des coupes, les télédiffuseurs aussi. Sous Harper, il y a des fonds qui ont été coupés, comme le Fonds canadien du film et de la vidéo indépendants, qui était une source importante pour le documentaire. Le gouvernement Trudeau a réinvesti, mais ça n’a jamais comblé le trou qui s’est creusé au cours des années. »

Pour les besoins de ce second rapport de recherche mené par Diane Poitras, Marc Ménard, Nathalie Trépanier, Fanie Pelletier et Bruno Boulianne, des entretiens approfondis ont été menés auprès de 26 répondants, plus précisément 12 femmes et 14 hommes, dont 17 provenant de Montréal ou de sa périphérie.

« J’étais triste en arrivant à cette partie du questionnaire où l’on constate que la plupart des gens disent qu’ils n’ont pas le sentiment de plein accomplissement, se souvient Mme Poitras, cinéaste et professeure en pratiques documentaires à l’École des médias de l’UQAM. Cette impression leur vient d’une reconnaissance qui n’est pas à la hauteur de leurs attentes. En même temps, ils disent qu’ils sont fiers de faire leur métier, qu’ils ont l’impression d’avoir une utilité sociale, qu’ils aiment ce que leur métier leur rapporte : des rencontres, des découvertes, une certaine liberté. »

Nouvelle réalité

Si les institutions ne soutiennent plus autant le documentaire, celui-ci demeure populaire auprès du public comme le prouvent le succès années après années des RIDM (même en version virtuelle), la création des plateformes comme Tënk et f3m et, bien sûr, la popularité des séries et longs métrages de fiction des géants du streaming tels Netflix, Crave et Disney+. Comme le suggèrent les cinq chercheurs, il faudrait cependant « que soit créé par les gouvernements un système de redevances obligeant les géants du Web (Google, Netflix, Amazon, etc.) à contribuer à la production du cinéma canadien, incluant le documentaire ».

En raison de la pandémie, le cinéma a trinqué. Heureusement, des salles, tels le Cinéma moderne ainsi que les cinémas Beaubien, du Parc et du Musée, proposent aux cinéphiles des documentaires en ligne. « J’ai l’impression qu’il va rester quelque chose de ça après la pandémie, qu’il va continuer à avoir des projections à la fois en salle et selon les modalités qui vont rester à définir en ligne », croit Mme Poitras.

En parcourant le rapport, force est de constater que bien des problèmes soulignés par les répondants trouvent leur écho dans le cinéma de fiction. Un exemple parmi tant d’autres ? La parité hommes/femmes n’a toujours pas été atteinte et les femmes demeurent moins bien payées que les hommes.

« Je pense que les cinéastes de fiction pourraient reprendre plusieurs éléments qu’on soulève dans notre étude et des revendications qui sont formulées par des cinéastes documentaristes. Dans les recommandations, il y en a une qui est très importante, c’est qu’on mette en place un groupe de travail, rapidement, qui va réunir les intervenants du milieu, autant les documentaristes réalisateurs que les producteurs et télédiffuseurs. Il faut que tout ce monde-là soit autour de la table afin d’essayer de trouver des solutions concrètes, à court, moyen et long termes, si on veut que notre documentaire vive et qu’il soit à la hauteur des attentes du public », conclut Diane Poitras.