«Tant que j'ai du respir dans le corps»: au plus froid de l'hiver

La caméra du réalisateur Steve Patry se substitue à un regard ouvert, lucide, et qui n’essaie jamais d’émouvoir pour émouvoir ou de rassurer les spectateurs quant au devenir des participants.
Les Films de l'Autre_Les Films du 3 Mars La caméra du réalisateur Steve Patry se substitue à un regard ouvert, lucide, et qui n’essaie jamais d’émouvoir pour émouvoir ou de rassurer les spectateurs quant au devenir des participants.

Dans la nuit glacée, des silhouettes indistinctes affluent vers un minibus. Occupants anonymes de cette zone urbaine désaffectée, les voici qui roulent vers un refuge. « Y’ont-tu des couvertes, là-bas ? » de s’enquérir l’un des passagers. « Oui, mais pas d’oreillers. Mais c’est la couverte qui compte », de répondre un autre. Ainsi débute Tant que j’ai du respir dans le corps, un autre documentaire puissant signé Steve Patry qui, au plus froid de l’hiver, a suivi une équipe d’intervention en itinérance.

« C’est un projet qui s’est construit de manière très libre : ça partait d’un besoin de parler de la détresse en milieu urbain, une détresse que je trouve grandissante. Il y a longtemps que je m’y intéresse, à travers mes productions et ma coop de travail, où je fais des films avec des gens en situation d’itinérance, mais aussi avec des jeunes de la DPJ et des personnes en prison… » confie Steve Patry, dont le film a eu sa première au Festival de cinéma de la ville de Québec cet automne.

Une fois engagé sur cette piste, un constat s’imposa vite dans l’esprit du cinéaste : si le sujet de la rue, de l’itinérance, a été souvent abordé en documentaire de par le monde, le Québec a en la matière une triste spécificité, à savoir un hiver très froid.

« Vivre dans la rue à Montréal en février, ce n’est pas comme vivre dans la rue à San Francisco en février :on s’entend que le drame humain demeure, mais le froid ajoute un défi supplémentaire qui vient amplifier une situation d’urgence, selon moi, de santé publique. »

Dans la foulée, une question se fit jour dans la tête du documentariste, une question qu’il qualifie de « naïve »,qui vise juste néanmoins : « Dans une société aussi riche que la nôtre, comment peut-on laisser des gens vivre dans un milieu aussi hostile que la rue en hiver ? »

Travail de l’ombre

Pour avoir tourné de tels films dans sa jeune vingtaine, Steve Patry ne souhaitait pas se répéter en accompagnant directement des gens qui ont élu domicile dans la rue. C’est pourquoi il se tourna vers l’Équipe mobile de référence et d’intervention en itinérance (EMRII).

« J’aimais l’idée de suivre le travail de ces intervenants. Stratégiquement, ils ont déjà un lien de confiance d’établi, ce dont je pourrais bénéficier pour avoir accès à du monde. J’aime aussi, de façon générale, quand je peux compter sur un dispositif où il y a une dynamique entre les gens : c’est un bon révélateur de situations. »

De fil en aiguille, le thème de l’entraide s’imposa comme moteur du documentaire en devenir. « Je voulais mettre en valeur l’empathie et l’humanisme, et je trouvais que le travail d’intervenant correspondait à ça. »

Aspect révélateur de cette abnégation desdits intervenants, qu’il s’agisse de cette infirmière, de cette travailleuse sociale, de ce médecin ou de cette policière : les portraits qui émergent au final avec le plus de force sont ceux de la poignée de personnes en situation d’itinérance sur lesquels le film s’attarde davantage (on pense entre autres à Gilles, moins asocial qu’il le dit, et qui s’émeut en parlant de ses chiens). En retrait, vaillants, les premiers tentent au mieux d’aider les seconds, qui souvent acceptent la main tendue, mais parfois la refusent.

Regard ouvert et lucide

Pour mémoire, Steve Patry est l’auteur des documentaires De prisons en prisons, sur la réinsertion difficile d’ex-détenus, et Waseskun, sur un centre autochtone affilié aux Services correctionnels recourant à des rites de guérison ancestraux. Or, s’il est une qualité que l’on apprécie chez lui, c’est son absence totale de jugement ou de « condescendance bienveillante ». À nouveau dans son plus récent film, sa caméra se substitue à un regard ouvert, lucide, et qui n’essaie jamais d’émouvoir pour émouvoir ou de rassurer les spectateurs quant au devenir des participants.

« Aborder ce sujet-ci par l’entremise d’intervenants qui travaillent d’arrache-pied, je me disais que ce serait peut-être un peu plus lumineux — un peu. Le film est sombre, c’est certain, mais je pense qu’il est tributaire de cette lumière également », conclut Steve Patry.

  
 

Tant que j’ai du respir dans le corps
★★★★
Documentaire de Steve Patry. Québec, 2020, 75 minutes. En VSD à cinemamoderne.com.

Errer dans le froid

Avec Tant que j’ai du respir dans le corps, qu’il a autoproduit, Steve Patry enrichit son oeuvre documentaire (De prisons en prisons, Waseskun) d’un autre film à teneur sociale qui parvient simultanément à informer, à intéresser et à toucher. En accompagnant l’Équipe mobile de référence et d’intervention en itinérance (EMRII), le cinéaste est parvenu à intégrer la « bulle » de personnes en situation d’itinérance qui, de plus en plus à l’aise, de plus en plus en confiance, oublient sa caméra ou se livrent à elle, tour à tour. Attentif, sensible, son documentaire capte qui plus est une foule de moments forts qui viennent élargir le spectre de la réflexion : on pense à cet ancien soldat traumatisé qui a perdu pied avec le réel, à cette femme qui crie sa colère qu’une autre soeur autochtone soit morte dans l’indifférence… La proximité avec les intervenants jette en outre un éclairage bienvenu sur leur travail remarquable. L’approche de Steve Patry est honnête de bout en bout, c’est-à-dire qu’elle est sans complaisance ni compromis. L’impact n’en est que plus grand.



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