Martine Chartrand, une artiste «exemplaire» et engagée, récompensée

«La peinture sur verre, c’est un art très lumineux. On se sent pris dans le mouvement», illustre Martine Chartrand. La voici devant une peinture de son film «Âme noir», paru en 2001.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «La peinture sur verre, c’est un art très lumineux. On se sent pris dans le mouvement», illustre Martine Chartrand. La voici devant une peinture de son film «Âme noir», paru en 2001.

Déjà lauréate d’une pléthore de prix, la cinéaste québécoise d’origine haïtienne Martine Chartrand est cette année la grande gagnante du prix René-Jodoin, remis dans le cadre des Sommets du cinéma d’animation. C’est la première fois qu’une personne issue de la diversité décroche ce prestigieux prix créé en 2015.

« Je suis tellement heureuse ! C’est une immense reconnaissance de mes pairs et ça célèbre mes deux origines, québécoise et haïtienne. […] J’espère que ça va ouvrir la porte aux prochains, que ça va inspirer et encourager les jeunes artistes issus de la diversité », confie Martine Chartrand en entrevue avec Le Devoir.

Elle raconte avoir été surprise et surtout très émue en apprenant la nouvelle la semaine dernière, au point d’en perdre ses mots. « C’est une période tellement bouleversante, entre la pandémie, les décès de George Floyd et de Joyce Echaquan. On parle aussi beaucoup de racisme systémique en ce moment. Recevoir ce prix, ça veut dire beaucoup. »

Créé par les Sommets du cinéma d’animation et la Cinémathèque québécoise, le prix René-Jodoin récompense depuis cinq ans « la démarche, le rayonnement, le succès et l’engagement » d’une personne œuvrant dans le domaine de l’animation au Canada.

Aux yeux de Marco de Blois, directeur artistique des Sommets du cinéma d’animation, le temps était venu de récompenser le parcours « remarquable » de Martine Chartrand, dont les derniers courts métrages ont eu un rayonnement international. « Martine est une artiste exemplaire qui mérite amplement ce prix. Ça faisait déjà deux ans qu’elle était sur notre liste de candidats », explique-t-il. Et dans une année 2020 marquée par les revendications du mouvement Black Lives Matter — ravivé par la mort de George Floyd aux États-Unis ce printemps —, le moment était tout désigné pour souligner ses œuvres engagées qui abordent la culture noire au Québec et au Canada.

Entre imaginaire et histoire

Dans Âme noire (2001), qui a remporté 23 prix internationaux, dont l’Ours d’or du court métrage à Berlin, l’artiste plonge le public dans la mémoire de la culture noire, de l’Afrique aux routes de l’esclavage. Avec MacPherson (2012), aussi primé plusieurs fois, elle s’est inspirée de la chanson éponyme de Félix Leclerc pour raconter l’amitié qui lie celui-ci avec MacPherson, un chimiste jamaïcain amateur de jazz.

Ces courts métrages constituent un pont entre l’imaginaire et l’histoire, dit-elle, puisqu’elle a multiplié les recherches et les rencontres pour reconstituer le passé des communautés noires au Québec.

Ce sujet l’habite et l’anime au quotidien. Dans les ateliers et les conférences qu’elle donne, souvent auprès des jeunes, elle cherche particulièrement à sensibiliser les publics à l’histoire des peuples noirs. « C’est important que les jeunes noirs et les jeunes de toutes les autres communautés connaissent leurs origines et se retrouvent dans leur histoire, insiste-t-elle. Moi, je suis une enfant des années 1960, adoptée, et j’ai été privée de mon histoire, de mes origines haïtiennes, qui ne m’ont jamais été enseignées à l’école. C’est important de connaître ce passé, de savoir qu’il y a eu de l’esclavage au Québec. »

Martine Chartrand fait également en ce moment une maîtrise en art visuel et médiatique à l’UQAM, dont le sujet de recherche porte sur les pionniers et pionnières noirs québécois.

Peinture sur verre

Ces dernières années, elle donne aussi des classes de maître et des ateliers de peinture sur verre, la technique d’animation qu’elle utilise dans ses différentes œuvres et pour laquelle elle a également reçu le prix René-Jodoin. Une méthode ardue qui prend beaucoup de temps, mais qu’elle affectionne encore aujourd’hui.

« Il y a quelque chose dans le fait de travailler la matière que j’aime. On ressent beaucoup d’émotions quand on touche un objet et qu’on l’anime. […] La peinture sur verre, c’est un art très lumineux. On se sent pris dans le mouvement. C’est très différent de ce qu’on voit à l’ordinateur », poursuit-elle.

Elle travaille aussi sur de nouveaux projets, toujours avec la peinture sur verre, mais se garde d’en révéler les détails. « Ça s’en vient », promet-elle, un sourire dans la voix.

Édition semi-virtuelle

En raison de la pandémie de COVID-19, la cérémonie de remise du prix René-Jodoin a été pré-enregistrée et sera diffusée à 16 h, samedi, sur la page Facebook des Sommets du cinéma d’animation.

Le festival international, qui a débuté mercredi, se fera en deux temps cette année. Plusieurs activités destinées aux professionnels de l’industrie sont d’ores et déjà offertes en ligne, et ce, jusqu’à dimanche. Il faudra par contre attendre le printemps prochain pour assister à la projection des films en compétition. Le palmarès des films et artisans lauréats sera toutefois dévoilé dès dimanche, lors d’un gala qui viendra clore cette 19e édition.

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