«Ammonite»: un coeur indépendant

Dans «Ammonite», les actrices Saoirse Ronan et Kate Winslet partagent une indéniable chimie. 
Photo: Agatha A. Nitecka/RÃN studio Dans «Ammonite», les actrices Saoirse Ronan et Kate Winslet partagent une indéniable chimie. 

Vers 1840, Mary Anning mène une vie morne. Qu’il s’agisse de la maison qu’elle partage avec sa mère dans un village côtier du Dorset, du paysage marin ou des escarpements glaiseux auxquels elle arrache des vestiges du passé : tout autour d’elle n’est que nuance de grisaille. Paléontologue autodidacte, Mary fit autrefois d’importantes découvertes, mais est à présent réduite à vendre des fossiles aux touristes pour survivre. Or, voici qu’un riche admirateur lui demande de veiller sur Charlotte, sa jeune épouse, lorsque celle-ci doit terminer sa convalescence sur la côte. Dissemblables en apparence, Mary et Charlotte se jaugent, s’apprivoisent, puis se reconnaissent. Entre elles naît alors un amour inattendu, interdit.

Tout d’abord, une précision s’impose au sujet d’Ammonite : le film relate certes la liaison passionnée et secrète entre deux femmes sur toile de fond maritime, mais cela n’en fait pas un succédané de Portrait de la jeune fille en feu pour autant. Ce serait comme dire que When Harry Met Sally (Quand Harry rencontre Sally) ressemble à Moonstruck (Éclair de lune) sous prétexte que tous deux content une histoire d’amour entre un homme et une femme campée à New York. C’est un peu court. Et dans le cas d’Ammonite, ce serait faire abstraction d’une myriade de considérations et de thèmes propres, parmi ceux-ci la spoliation des découvertes de pionnières par leurs homologues masculins.

Qui plus est, il est révélateur de voir comment le mari, si pâmé soit-il face aux exploits passés de Mary, la perçoit néanmoins comme une garde-malade pour sa femme (la profession est éminemment noble, mais elle n’est pas celle de Mary). Bref.

Deuxième long métrage de Francis Lee après le remarquable God’s Own Country (Seule la terre), autre récit amoureux gai, celui-là entre un berger et un aide de ferme migrant, Ammonite s’inspire librement de la dernière portion de la vie de Mary Anning. L’Histoire a gardé trace d’une amitié avec Charlotte Murchison, rien d’autre, mais partant du principe que l’homosexualité fut longtemps non seulement ignorée, mais effacée de ladite Histoire, la thèse du cinéaste et scénariste n’a rien d’improbable.

Au contraire, dans le cadre de la fiction qu’est le film, au demeurant très fouillé, l’idée fonctionne admirablement. Cela, parce que Francis Lee enrichit sa proposition d’une foule de détails probants qui, par effet de cumul, contribuent sans qu’on s’en rende trop compte à l’élaboration d’un univers parfaitement crédible. D’ailleurs, on se réjouit de ce que des moyens soudain plus conséquents n’aient en rien atténué la capacité du cinéaste à forger une atmosphère à la fois intimiste et authentique : dans Ammonite, on vit avec Mary.

Par exemple, comme dans son film précédent, Lee insère de nombreuses scènes du quotidien où les gestes et les routines répétés prennent valeur de rituels. Rituels que vient sans le vouloir perturber Charlotte, comme Gheorghe dans God’s Own Country. Bouleversement que Mary, comme Johnny avant elle, accueille avec animosité, car dans son for intérieur, elle sent d’ores et déjà un attrait, mais aussi, et peut-être surtout, une possible blessure si elle cède à son désir.

Magistrale Kate Winslet

Admirablement construite par le cinéaste, cette tension ne serait jamais si émouvante sans l’interprétation magistrale de Kate Winslet. Que de brio à l’œuvre ! Se protégeant au début sous une carapace de mutisme, l’air renfrogné, sa Mary se révèle très graduellement, de plus en plus frémissante, quoique peinant à se livrer complètement… Une composition poignante, vraiment. Saoirse Ronan est excellente également, plus effacée mais toujours juste. Les deux comédiennes partagent en outre une indéniable chimie.

La grand-mère dans God’s Own Country, Gemma Jones, a de beaux moments en mère du personnage de Kate Winslet — fonction qu’elle occupait dans Sense and Sensibility (Raison et sentiments) pour mémoire. Lui aussi de la distribution du premier long de Francis Lee, Alec Secăreanu vient faire coucou en médecin intéressé par Mary. Enfin, la merveilleuse Fiona Shaw apporte un supplément de profondeur à l’univers secret de Mary en mystérieuse voisine.

Hormis la construction narrative et les différents parallèles qu’on peut établir entre les deux films de Lee, Ammonite confirme une prédilection pour la nature, les éléments, en tant que révélateurs psychologiques, mais aussi en tant que vecteurs de poésie. Une poésie âpre, en phase avec l’existence austère, mais à maints égards admirable, des personnages.

Le film Ammonite est diffusé en VSD sur la plupart des plateformes telles Google Play, iTunes et YouTube

Ammonite (V.O. et V.F.)

★★★★

Drame sentimental de Francis Lee. Avec Kate Winslet, Saoirse Ronan, Gemma Jones, Fiona Shaw, Alec Secăreanu. Grande-Bretagne, 2020, 120 minutes.

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