Eddie Murphy: la décennie prodigieuse

Désormais culte, «Un prince à New York», sorti en 1988, est l’un des films préférés d’Anna Beaupré Moulounda. «Voir dans un film populaire, enfant, un pays d’Afrique riche et cultivé, ça fait du bien à l’âme», révèle l’actrice.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Désormais culte, «Un prince à New York», sorti en 1988, est l’un des films préférés d’Anna Beaupré Moulounda. «Voir dans un film populaire, enfant, un pays d’Afrique riche et cultivé, ça fait du bien à l’âme», révèle l’actrice.

Paramount Pictures fait paraître en Blu-ray, UHD et VSD quatre films d’Eddie Murphy restaurés en 4K : Trading Places, Beverly Hills Cop, The Golden Child, et Coming to America. Tous sont sortis dans les années 1980, époque charnière au cours de laquelle Eddie Murphy trôna au sommet d’un star-système hollywoodien très, très majoritairement blanc. À l’origine, ce texte se voulait une analyse des répercussions du succès de la vedette s’appuyant sur des essayistes américains. À la faveur d’un entretien éclairant avec l’actrice québécoise Anna Beaupré Moulounda, c’est plutôt devenu une réflexion sur le chemin parcouru.

« Eddie Murphy, je voulais que ce soit mon père quand j’étais jeune ! Ses films ont marqué notre enfance, à moi et à bien d’autres confrères et consœurs issus de la diversité. Comme il n’y avait pas grand-chose dans les médias québécois, on est allés chercher ailleurs ce dont on avait besoin. On l’a beaucoup trouvé aux États-Unis », confie l’actrice originaire de Rouyn-Noranda, qu’on pourra voir en 2021 dans la série comique Survivre à ses enfants.

Né à Brooklyn en 1961, Eddie Murphy fut élevé par sa mère : son père quitta le foyer lorsqu’il avait 3 ans et mourut lorsqu’il en avait 8. C’est à l’écoute d’une captation sur disque d’un spectacle de Richard Pryor qu’il décida, à 15 ans, de devenir humoriste. Il fit ses débuts dans le métier l’année même.

Il n’avait que 19 ans lors de son premier passage à l’émission Saturday Night Live, et 21 ans à peine lorsqu’il partagea la vedette avec Nick Nolte de la comédie policière 48 Hrs. (48 heures), premier d’une série de succès au box-office. Suivirent Trading Places (Un fauteuil pour deux), Beverly Hills Cop (Le flic de Beverly Hills), The Golden Child (L’enfant sacré du Tibet), la suite de Beverly Hills Cop, et Coming to America (Un prince à New York), qui marqua la fin de cette période dorée.

Construction identitaire

Désormais culte, Coming to America (la suite Coming 2 America est attendue sur Prime le 5 mars) est l’un des films préférés d’Anna Beaupré Moulounda.

« Je connais toutes les répliques par cœur. Eddie et Whoopi, parce que j’inclus Whoopi Goldberg dans tout ce que je te dis, ils m’ont sauvée, enfant. Lui, il était cet homme noir magnifique, pas juste drôle, mais qui dégageait aussi une puissance : avec lui, on sentait que tout était possible. Et elle, c’était une femme, donc je m’identifiais, mais en plus elle n’était pas “fille-fille”, alors ça me donnait la permission de ne pas l’être moi non plus. Eddie et Whoopi ont été mes parrain et marraine spirituels. Notre culture noire canadienne n’est pas assez valorisée et mise en avant, alors on a tendance à regarder vers les États-Unis pour se construire une identité. »

Cette construction identitaire passe par une foule de détails. Par exemple, ce peut être ce pays fictif de Zamunda dans Coming to America : « Voir dans un film populaire, enfant, un pays d’Afrique riche et cultivé, ça fait du bien à l’âme », révèle Anna Beaupré Moulounda.

Photo: Paramount Pictures Eddie Murphy dans «Un prince à New York»

« Le fait d’avoir grandi en Abitibi m’a marquée jusqu’à la fin des temps, poursuit-elle. Être seule noire, dans un milieu à 98 % blanc, ça marque très profondément. »

Paradoxalement, c’est dans une telle situation minoritaire qu’il devient essentiel de pouvoir se reconnaître dans le cinéma populaire, dans la culture populaire. « C’est vraiment plus tard, adulte, que j’ai mis des mots sur tout ce que j’avais vécu en Abitibi. C’est souvent comme ça : sur le coup, t’es juste inconfortable tout le temps, mais tu ne nommes pas les choses, tu ne sais pas trop. Ça vient à l’âge adulte. Tout comme l’importance d’Eddie Murphy, ce qu’il accomplissait et ce que ça signifiait réellement, ce n’est que plus tard que je l’ai compris. »

Combattre les stéréotypes

Car voilà un humoriste et acteur noir qui, dès sa première apparition au cinéma, conquit instantanément Hollywood la blanche. Certes, Sidney Poitier et Richard Pryor étaient là avant, mais jamais avec une telle capacité à faire exploser le box-office. Pour Murphy d’ailleurs, les duos avec un acteur blanc, formule fétiche des studios à laquelle se prêtèrent ses prédécesseurs, cédèrent rapidement la place à de grosses productions misant sur sa seule présence en tête d’affiche. Et cela aussi, ça compte. Mais que de chemin à faire encore…

Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter Anna Beaupré Moulounda résumer ce qu’elle appelle son « parcours de la combattante » : « Je suis arrivée à l’école de théâtre très, très naïve, et j’ai vite senti que les profs ne savaient pas quoi faire avec moi : je n’avais pas le casting de la jeune première, donc je me suis ramassée avec les rôles “étranges”, les mères, les vieilles dames, les bossues… J’ai terminé l’école tant bien que mal et suis arrivée sur le marché du travail pour me rendre compte que les rôles auxquels j’avais droit, parce qu’on ne décide pas des auditions qu’on peut ou non passer, c’était des stéréotypes : des préposées, des prostituées, des immigrantes… On me demandait sans fin de faire “l’accent africain” : ça, c’est un running gag entre nous, car on se demande toujours ce qu’est cet accent africain. À tel point qu’à un moment, j’ai pris la décision de refuser de faire l’accent […]. C’est un choix politique. Je suis québécoise, au même titre qu’un “Richard Thibodeau”, et je ne vais pas faire d’accent. »

Anna Beaupré Moulounda raconte toutes ces années à emporter sa propre trousse de maquillage en tournage pour s’être trop souvent retrouvée sur des plateaux où on n’avait pas de fond de teint assorti à sa couleur de peau. Elle relate le soulagement ressenti lorsque, récemment, pour la première fois de sa carrière, le coiffeur du plateau l’a contactée en amont pour savoir comment la coiffer adéquatement :

« En vingt ans, je ne suis jamais arrivée sur un plateau où la personne savait quoi faire avec mes cheveux. Sur cette série [Survivre à ses enfants], je tiens un de mes premiers rôles “non noir”. Les acteurs et actrices de la diversité, on demande maintenant souvent à nos agents de nous proposer pour des rôles destinés à des Blancs, ce qui fonctionne peu, mais il faut se battre sur tous les fronts pour faire avancer les choses. »

Eddie Murphy y est arrivé, puisque, à la base, Beverly Hills Cop était pour Sylvester Stallone, et The Golden Child, pour Mel Gibson.

Jamais si bien servi…

Autre aspect remarquable dans son ascension fulgurante, Eddie Murphy se mit à coproduire et/ou coécrire tous ses films dès après Beverly Hills Cop : le meilleur moyen d’éviter de se faire imposer des stéréotypes par les bonzes d’Hollywood. Une facette qui interpelle Anna Beaupré Moulounda :

« C’est durant ma période de ras-le-bol des rôles stéréotypés que l’écriture est intervenue. Je n’avais pas accès aux premiers rôles, il fallait donc que je m’en écrive. Et c’est vraiment par l’écriture que des portes se sont mises à s’ouvrir. Le fait de prendre la parole, ça a été salvateur. J’ai commencé à prendre position sur le sujet de la diversité dans le milieu culturel et la sous-représentation, à travers des comités, des forums… L’humour a suivi [La lesbienne et la noire, Faite au Québec], et là c’est davantage de portes qui se sont ouvertes. »

À cet égard, on pourrait penser que rayon portes ouvertes, Eddie Murphy avait beau jeu. Or, en dépit des profits énormes engrangés par ses films, il faisait l’objet d’une certaine circonspection de la part de l’industrie. Dans son ouvrage Hollywood Black : The Stars, the Films, the Filmmakers, Donald Bogle souligne : « Le studio, Paramount, n’était pas enthousiaste à l’idée de soutenir [Coming to America] dont la distribution est essentiellement noire. Le grand bassin de public blanc de Murphy irait-il le voir ? La réponse fut oui. »

Avec des recettes mondiales de près de 300 millions de dollars, Coming to America fut le film le plus payant de Paramount cette année-là. « Cela prouva que les cinéphiles pouvaient être plus en avance — dans leur vision de ce que pouvait être un héros de cinéma noir — que ceux qui dirigeaient les studios », conclut l’auteur.

L’anecdote ne surprend pas Anna Beaupré Moulounda. « C’est pareil ici, encore aujourd’hui : le public est plus avancé que les producteurs. Une des raisons qu’on nous sert pour justifier qu’il n’y ait pas plus de diversité [sur les écrans], c’est que le public n’est pas prêt… et qu’il faut faire attention aux sensibilités des régions. Trop de Noirs en même temps, heille, imagine ! », lance-t-elle avec une pointe d’ironie avant d’ajouter : « Le discours sur la diversité qu’on entend depuis quelques années, c’est sensiblement le même que celui qu’on tient depuis 20, 25 ans. La différence, c’est que là, on nous écoute un peu plus. Mais c’est lassant, toujours avoir à répéter, à se battre… »

Quoi qu’il en soit, Anna Beaupré Moulounda n’entend pas s’arrêter en si bon chemin. Et puis, comme le lui a sans le savoir enseigné Eddie Murphy : tout est possible.

 

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