«Possessor»: l'esprit de corps de Brandon Cronenberg

Andrea Riseborough incarne Tasya, une tueuse professionnelle qui s’empare du corps des autres pour parvenir à ses fins.
Photo: Entract Films Andrea Riseborough incarne Tasya, une tueuse professionnelle qui s’empare du corps des autres pour parvenir à ses fins.

Vous n’êtes pas de nature violente, pourtant, vous tenez un couteau serré dans votre main tremblante. Vous n’éprouvez aucune pulsion homicide, mais voici que vous poignardez un inconnu à répétition. Malgré l’évidence de votre culpabilité, vous n’êtes responsable de rien : quelqu’un d’autre l’est. Quelqu’un qui a utilisé votre corps en prenant possession de votre esprit grâce à une technologie de pointe développée par une mystérieuse organisation. À la solde de celle-ci : Tasya, une tueuse virtuose dans l’art d’habiter autrui. Or, une fois à l’intérieur du plus récent faux coupable dans la tête de qui elle est entrée, la voici qui se trouve incapable d’en ressortir. Avec Possessor (Possesseur en V. F.), Brandon Cronenberg offre un film aussi violent qu’hypnotique.

« Le concept a pris forme alors que je vivais une période étrange de mon existence », confie le cinéaste joint à Toronto la semaine dernière. « Les choses semblaient ne jamais se mettre en place. Je n’arrivais pas à “ressentir” ma vie. Je me levais le matin et j’avais l’impression d’enfiler la personnalité de quelqu’un d’autre. C’est ce qui explique qu’initialement, j’envisageais d’écrire une intrigue autour d’un personnage qui serait peut-être, ou peut-être pas, un imposteur dans sa propre vie. »

Possessor est le deuxième long métrage de Brandon Cronenberg après Antiviral (2012), dans lequel il était possible pour les gens de contracter volontairement les virus et maladies affligeant leurs célébrités favorites afin d’accroître leur sentiment de proximité avec elles. En ce sens, Possessor est un peu l’antithèse de son prédécesseur, avec cette fois un « corps étranger », au figuré, qui envahit un hôte non consentant. « Vous êtes le premier à me le faire remarquer. Ça me plaît assez, je dois dire : je vais vous voler l’idée, si vous permettez », dit le cinéaste sur le ton de la plaisanterie.

Niveau de lecture inattendu

Dans le film, Tasya (Andrea Riseborough) est l’assassin le plus redoutable de l’équipe de Girder (Jennifer Jason Leigh), qui veille aux destinées de cette technologie clandestine connue et prisée uniquement des plus puissants de ce monde. La relation entre les deux femmes est très importante, tout comme celle qu’entretient Tasya avec son conjoint et son fils, qui ignorent son métier véritable. Enfin, le rapport tour à tour fusionnel et dissociatif entre Tasya et son hôte (Christopher Abbott) constitue le troisième fil de la trame étrange, mais néanmoins tissée serrée, de Possessor.

« Le scénario a évolué sur une période prolongée ; la gestation a été longue. Le personnage de Tasya a émergé en cours de développement. Au départ, pour revenir à la façon dont je me sentais à l’époque, tout ça était pour moi un moyen d’explorer les différentes manières dont on se construit un, voire plusieurs personnages, afin de fonctionner en société, à différents degrés. Ça, et aussi comment on se raconte des histoires, là encore à différents degrés, afin de maintenir en place cette façade, ou ces façades. Puis, en cours de route, le projet s’est transformé en thriller d’horreur et de science-fiction. »

L’ouverture du film s’avère tout spécialement percutante, tant dans sa mise en place très visuelle du concept qui sera au cœur du film que dans le sous-texte inscrit en filigrane. En cette occasion, Tasya, dont on ignore alors tout, est aux commandes du corps et de la volonté d’une jeune femme noire qui deviendra sous peu — malgré elle — une meurtrière aux yeux du monde.

Un monde où domine un racisme systémique bien ancré et où, par conséquent, les autorités majoritairement blanches seront trop heureuses de s’en tenir à leur « biais de confirmation » concernant les personnes noires et leurs prédispositions supposées à la violence. C’est dire le machiavélisme à l’œuvre du côté de l’organisation qui emploie Tasya.

« Là-dessus, je dois être honnête : ce n’était pas intentionnel de ma part lors de l’écriture, précise Brandon Cronenberg. Aucune couleur de peau n’était associée au personnage dans le scénario. Ça s’est joué lors des auditions. Gabrielle Graham a été fantastique. Elle était tout simplement la meilleure. Elle a compris les nuances émotionnelles liées au concept. En revanche, j’ai compris presque aussitôt que, avec une personne noire dans ce rôle, tout à coup, oui, ça venait éclairer sous un jour encore plus inquiétant les agissements de l’organisation en plus d’enrichir le film d’un niveau de lecture supplémentaire. »

Le principe du gore

Un mot au sujet de la violence : lorsqu’elle survient, elle est impitoyable et montrée en détail au moyen de trucages gore explicites à la limite du soutenable. Pour Brandon Cronenberg, c’est, il appert, une question de principe.

« En horreur, je préfère en général une approche explicite de la violence. C’est plus honnête. Les films d’horreur classés “13 ans et plus” où des dizaines de personnages se font tuer sans qu’un seul saigne, je trouve ça plus dérangeant que de montrer le gore. Ce traitement édulcoré dit quelque chose de beaucoup plus radical sur notre rapport à la violence qu’un film optant pour une approche explicite, viscérale. Cela dit, la dimension extrême de la violence dans Possessor était d’autant plus nécessaire que c’est cette violence à répétition qui menace l’équilibre mental de Tasya, qui la hante et envahit sa propre vie lorsqu’elle n’est pas en mission. »

On songe par exemple à cette conversation nocturne entre Tasya et son mari : tout en continuant de parler comme si de rien n’était, ce dernier se met soudainement à saigner au cou exactement comme la victime de Tasya, au commencement.

Dysphorie ambiante

Autre aspect fascinant : avec son personnage féminin qui prend possession du corps d’un personnage masculin, avec à la clé un phénomène parfois semblable à la dysphorie, le film aborde par la bande diverses questions liées à l’identité de genre.

« Ce volet-là, je l’ai considéré de manière très consciente. Nous vivons une période très intéressante, il me semble, en ce qui concerne la notion de genre. Bien sûr, Tasya n’est pas un personnage trans à proprement parler : elle prend possession d’une multitude de corps, hommes ou femmes, uniquement pour les besoins de son travail. Mais son expérience avec le genre n’en est pas moins complexe, et surtout unique. Je ne nourrissais toutefois aucune velléité politique par rapport à cette dimension du film : mes préoccupations en ce qui concerne la question du genre et la manière dont on crée sa propre identité étaient plutôt d’ordre biologique et personnel. »

Bref, Possessor est un drame d’horreur qui génère ses frissons davantage par ses implications psychologiques et ses bouffées de violence crues que par un recours aux sursauts chers au genre. C’est un film d’idées plus que de chocs au rabais. Et à l’instar de Tasya lorsqu’elle s’extrait de ses hôtes au terme de ses missions, on n’en sort pas indemne.

Possessor prendra l’affiche en vidéo sur demande dès le 1er décembre.

Un hôte inhospitalier

Tasya est l’assassin le plus efficace d’une société occulte. Son modus operandi est tout sauf traditionnel. C’est en prenant le contrôle du corps d’autrui, par l’entremise d’une technologie cérébrale de pointe, que Tasya accomplit ses « missions ». Mais à force d’occuper l’espace mental de ses victimes collatérales, la jeune femme voit depuis peu son esprit compromis, ses violences passées envahissant sa réalité. Ce, alors même que son plus récent « hôte » lui donne du fil à retordre et la tient captive, leurs deux esprits fusionnant et défusionnant.

Brillant concept que celui imaginé par Brandon Cronenberg pour Possessor (Possesseur en V. F.). Certes, on discerne toujours le spectre de son père, David Cronenberg (on pense à Scanners et à Existenz), mais le jeune cinéaste n’en confirme pas moins ici un talent distinct. Du reste, il y a pire en matière d’influences.

Le talent de Brandon Cronenberg s’exprime dans l’exécution d’une inventivité folle, notamment cette conception visuelle en apparence sobre, mais très dense dès lors qu’on l’examine de plus près. Ainsi, c’est dans un environnement rétrofuturiste aux contours familiers, mais empreints de juste assez d’étrangeté pour déstabiliser, que le cinéaste campe son intrigant récit.

Un récit tout d’ellipses et de fulgurances hallucinées. Avec l’aide du directeur photo Karim Hussain, Cronenberg crée une esthétique de clairs-obscurs à la fois feutrée et inquiétante : tant de choses qui sont dissimulées, aussi bien au public qu’à Tasya.

Dans le rôle principal, Andrea Riseborough est formidable : sauvage sous le vernis policé. Sous nos yeux, elle implose à petit feu. Christopher Abbott, dont le corps et une partie de l’esprit sont « possédés » par elle, est très convaincant également. Sans oublier Jennifer Jason Leigh, qui offre une performance parfaitement calibrée en directrice du programme sibylline. En phase avec son sujet et avec la nature des agissements de la protagoniste, Possessor assume sa violence lors de passages explicites. Réalisés à la caméra pour la plupart, ces trucages gores ne sont pas pour les âmes sensibles. À l’instar du film.

Possesseur (V.F. de Possessor)

★★★★

Science-fiction de Brandon Cronenberg. Canada, É.-U., G.-B., 2020, 104 minutes.