Gentille M. Assih, d’une maison à l’autre

Au départ, la réalisatrice Gentille M. Assih voulait faire un documentaire sur les défis d’intégration auxquels font face les femmes immigrantes. Des femmes que l’on côtoie, mais dont on sait souvent trop peu.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Au départ, la réalisatrice Gentille M. Assih voulait faire un documentaire sur les défis d’intégration auxquels font face les femmes immigrantes. Des femmes que l’on côtoie, mais dont on sait souvent trop peu.

La maison comme cocon. La maison comme refuge. La maison comme lieu d’enfermement. Dans Sortir de l’ombre, Gentille M. Assih entre chez des femmes dont le foyer s’est transformé. De lieu où il était dangereux de rester, en raison d’un conjoint violent, en lieu où la lumière, la joie et les rires résonnent à nouveau.

C’est dans sa maison, justement, que l’on rencontre Christiane Zanou, enseignante de français au secondaire. Elle fait de l’exercice. Elle fait du café. Puis on la voit, assise sur le sofa. Les souvenirs douloureux remontent à la surface. « En ce temps-là, je ne savais pas demander de l’aide, dit-elle la voix brisée. J’ai appris à demander de l’aide. »

En voix hors champ, Gentille lui rappelle qu’à elle, de l’aide, Christiane n’a jamais demandé. La cinéaste lance d’ailleurs à sa protagoniste : « Moi, Christiane, j’ai un problème avec toi. »

La phrase dit : « Mon amie, je t’en veux de ne pas m’en avoir parlé. » Mais derrière les mots de la réalisatrice, on comprend : « Je m’en veux à moi-même de ne pas l’avoir vu. »

« Je ne pouvais pas croire que je ne me suis pas rendu compte que c’était aussi grave, ce qu’elle vivait, nous confie Gentille M. Assih. J’acceptais difficilement qu’à des moments où je posais des questions, Christiane me faisait croire que tout allait bien. Je me suis sentie coupable, un peu, même, comme si j’avais été complice. Puisque je n’ai pas vu, puisque je n’ai pu rien faire. »

Au départ, Gentille pensait faire un documentaire sur les défis d’intégration auxquels font face les femmes immigrantes. Sur leur vie de mère, sur leur quotidien. C’est du reste ainsi que la réalisatrice d’origine togolaise, entrepreneure au Québec depuis dix ans, se souvient d’avoir présenté son projet à l’Office national du film (ONF). « J’aimerais ouvrir les portes closes des maisons des femmes comme moi que vous voyez dans le métro, à l’épicerie et en milieu de travail, et dont vous ne savez rien. »

Mais au fil du temps, la cinéaste a compris que derrière son sujet s’en trouvait un autre. « J’ai senti qu’au-delà des défis que Christiane vivait à l’extérieur de son cocon familial, il y avait des choses qui se passaient dans sa vie privée. J’ai remarqué que j’étais face à un cas typique de violence conjugale. J’ai donc voulu montrer comment cette femme lutte pour s’en sortir. Comment elle remonte la pente, réapprend à s’aimer. »

Et elle le fait entourée de ses amies, dont sa copine Aïssata, qui traverse également des épreuves avec le père de ses enfants.

Ensemble, les femmes discutent, choisissent des tissus pour leurs tenues. Car Gentille M. Assih explore aussi le thème de la beauté, de l’identité, des vêtements comme marqueur de culture, d’expression de soi. « C’est mon propos de réalisatrice, dit-elle avec un sourire. Dans le sens où, quand je porte un pagne, par exemple, et que je vais au travail en été, le premier commentaire que je reçois, c’est : “Oh, c’est beau, est-ce que tu vas à une fête de festival ?” Ou des fois, de façon subtile : “C’est quand même… coloré.” Excusez-moi, c’est gentil, mais c’est insultant. On est venus de quelque part et on porte un bagage culturel. On a beau faire l’effort de vouloir s’intégrer, on ne peut pas s’empêcher d’être ce qu’on est avant tout, au plus profond de nous. »

Des bisous à soi-même

Au début du film, un plan de quelques secondes. Christiane déneige ses escaliers glacés. Un plan qui pourrait sembler banal. Mais qui est tout sauf ça. « Beaucoup de femmes supportent la violence conjugale de peur de se retrouver seules, observe Gentille M. Assih. Elles ont peur de ne pas être à la hauteur parce qu’on leur fait croire qu’elles ne sont capables de rien. La montrer en train de pelleter en hiver, c’est ma façon de dire aux personnes comme son ex-conjoint : “Regarde, avec ou sans toi, je suis capable de me débrouiller !” »

Complexe et bouleversant, Sortir de l’ombre recèle plusieurs de ces moments où tant est dit dans le silence. Comme lorsque, devant le miroir, Christiane se maquille. Et lance : « Ça m’a pris beaucoup, beaucoup de temps avant de me donner des bisous à moi-même. »

Puis, elle arrange ses cheveux courts. Ceux dont son ex-conjoint se moquait autrefois. « C’est rendu cliché de dire : “Nous, les Noirs, on a une relation assez particulière avec les cheveux”, remarque Gentille M. Assih. C’est beaucoup d’énergie, de temps dans la vie d’une femme. Christiane, elle, disait qu’elle voulait être libre, qu’avoir des cheveux, elle n’en avait pas envie. Mais son conjoint, pour la dénigrer, lui faisait croire que son choix n’était pas valable. C'était comme une arme pour la manipuler. Une destruction psychologique. »

Sortir de l’ombre dépeint plutôt la reconstruction. « Le fait qu’elle se dise : je prends une décision sans tenir compte de ce que l’autre va penser, pour me sentir en contrôle de ma vie et de mon corps, c’est une étape de sa guérison. »

Une autre étape : ce voyage au Togo de son enfance où la cinéaste a suivi sa protagoniste alors qu'elle rendait visite à son père, faisait le deuil de sa mère. Car il est question de souvenirs que l’on crée, de racines que l’on quitte. « Oui, le film montre le cheminement de plusieurs personnes, mais c’est un peu mon cheminement aussi, raconte la réalisatrice. J’ai vite senti que Christiane avait besoin, comme moi, de faire la paix avec notre terre natale pour pouvoir enfin dire que nous sommes maintenant adoptées ailleurs, au Québec. On devient soi-même à partir du moment où on guérit de ses blessures, où on accepte qui on est, ce qu’on est prêt à laisser aller et ce qu’on est prêt à garder. »

Ici, Gentille rappelle le symbole de ces portes qu’elle souhaitait ouvrir. « Ce film, c’était une façon de rassurer les femmes qui sont dans ces maisons où beaucoup de choses se passent. De leur dire : “Aie le courage d’ouvrir la porte et de sortir respirer, de sortir demander de l’aide, et tu seras surprise de voir que les gens apporteront de la lumière dans ta maison.” »

Sortir de l’ombre

Présenté gratuitement à onf.ca dès le 25 novembre. Une discussion virtuelle avec la cinéaste et plusieurs intervenantes sera présentée sur YouTube le 1er décembre, dès 19 h 30.

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