L’assourdissante réalité de «Vacarme»

Le réalisateur Neegan Trudel a été moniteur dans des camps de jour où il a été en contact avec les jeunes. Graduellement, l’idée du film a germé dans son esprit.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le réalisateur Neegan Trudel a été moniteur dans des camps de jour où il a été en contact avec les jeunes. Graduellement, l’idée du film a germé dans son esprit.

Émilie ne l’a, comme on dit, « pas eu facile ».Âgée de 13 ans, elle vit seule avec sa mère Karine, jeune femme très instable capable d’affection une seconde, puis de violence l’instant d’après. « Placée » dans une résidence de groupe de la DPJ, l’adolescente n’a envers et contre tout qu’une pensée : retourner chez sa mère. Dans l’intervalle, elle partage une chambre avec Ariel, 16 ans, qui sous des airs rebelles dissimule ses propres blessures. Au centre, une éducatrice pleine d’empathie, mais pas du genre à se laisser embobiner, veille au grain. Vacarme, le titre du premier long métrage de Neegan Trudel, désigne au fond la cacophonie d’influences contraires qui assaille la jeune héroïne.

Une cacophonie qui, en l’occurrence, s’apaise ponctuellement par l’entremise de la musique. En effet, grâce à un ex de sa mère, Émilie cultive un goût pour la guitare, source de distraction et peut-être, surtout, d’harmonie.

« J’ai été inspiré par ce que j’ai vu, mes parents ayant œuvré toute leur vie dans le domaine de la pédiatrie sociale », explique Neegan Trudel dans la foulée de la présentation de son film à Cinemania, et juste avant la sortie de celui-ci sur Crave.

« J’ai de mon côté été bénévole puis moniteur dans les camps de jour d’été de l’organisme AED [Assistance aux enfants en difficulté], où j’ai été beaucoup en contact avec les jeunes. C’est aussi à cette époque que j’ai assisté à la naissance de Garage à musique, fondé par Hélène Sioui Trudel. C’est là que j’ai vu à quel point des enfants pouvaient retrouver confiance en eux grâce à la musique. On pouvait voir leur niveau de résilience augmenter à l’intérieur de leurs yeux. C’était de les écouter dire, au début, qu’ils n’y arriveraient pas, pour les entendre deux mois après s’émerveiller d’être en mesure de jouer deux trois  tounes  de guitare… Enfin, ils pouvaient dire : “Je suis bon”. Et ça, c’est l’espoir qui revenait. »

Sur le terrain

Graduellement, l’idée de faire un film a germé dans l’esprit de Neegan Trudel, qui a étudié la réalisation à l’INIS et travaillé dans le domaine des effets visuels. C’est d’ailleurs à une ancienne consœur de l’INIS qu’il s’ouvrit de son projet : la productrice Line Sander Egede, qui fut séduite par l’idée. Vint s’ajouter Jonathan Lemire, avec qui Neegan Trudel écrivit le scénario à partir de 2017 environ : à l’heure où le travail de la DPJ est sous la loupe, un film comme Vacarme gagne en pertinence.

Ensemble, les coscénaristes effectuèrent des recherches poussées, visitant plusieurs résidences de groupe, ou foyers, et organismes. « Un seul quartier montréalais peut abriter une foule d’organismes qu’on ne connaît malheureusement souvent pas beaucoup. C’était aussi très important pour nous de consulter la DPJ, et ce sont eux qui nous ont invités à faire des séances d’observation dans des résidences de groupe, dans le coin de Montréal-Est. »

Ces « séances d’observation » en amont de l’écriture se révélèrent d’une immense utilité, d’autant que les principales intéressées se montrèrent aussi généreuses qu’enthousiastes vis-à-vis des coscénaristes. « Les filles dans les foyers de groupe ont été géniales. Lors des soupers, elles nous racontaient plein d’anecdotes : des histoires belles, des histoires tristes… J’ai voulu avoir des deux dans le scénario. Les filles étaient très ouvertes et trouvaient notre projet ben l’fun. Elles nous expliquaient ce qu’elles pouvaient faire ou pas. En arrivant au foyer, la plupart commencent par tester les limites, celles des éducatrices et éducateurs, et aussi celles des autres membres du groupe, afin de voir jusqu’où elles peuvent aller. Ce sont des filles brillantes, et qui sont très douées pour “lire” les gens — ça fait partie de la résilience. C’est un des aspects qu’on a intégrés. »

Une autre réalité dont témoigne Vacarme est celle des ravages de la pauvreté. Dans le cas de la mère d’Émilie, personnage, on le précise, que le film ne juge pas, ce problème n’est pas nommé mais plutôt mis en évidence au détour d’une situation ou d’une réplique. Il n’en est que plus criant.

« Oui, ce film, c’était aussi une occasion de montrer le spectre de la pauvreté. » Celle qui gangrène le milieu d’où vient Émilie, donc, mais également celle qui afflige les instances chargées de veiller sur elle. « C’est plein de monde qui se débat avec un manque énorme de ressources ; plein d’organismes communautaires qui y croient à fond, et qui se donnent, et plein de bénévoles… »

Générosité tous azimuts

C’est une nouvelle venue, Rosalie Pépin, qui porte le film. Présente dans chaque scène, elle compose une Émilie à la fois vulnérable et combative, et qui puise en elle des trésors de détermination. Or, il appert que cette qualité était déjà manifeste chez la jeune interprète au moment de l’audition.

« Elle est arrivée et ça se voyait tellement dans ses yeux qu’elle voulait le rôle, qu’elle voulait que ça fonctionne. On l’a choisie pour ça, pour la force de son  non-verbal. Ensuite, j’ai pu mesurer combien elle est sérieuse, et comment elle possède une éthique de travail impressionnante malgré son âge. »

Pour le compte, la production tenait à trouver d’abord et avant tout son Émilie, pour ensuite déterminer quelles comédiennes pourraient jouer sa mère Karine. C’est la talentueuse Sophie Desmarais (Sarah préfère la course, la série En tout cas) qui décrocha le rôle. Entre les deux actrices, la ressemblance est parfois troublante.

« Sophie est une actrice fabuleuse, c’est clair, mais je tenais à ce qu’il y ait une ressemblance ; ça faisait partie des critères. Elle a immédiatement embarqué. Elle m’est arrivée avec plein de propositions, comme les sourcils bleachés du personnage : c’est elle. Je me souviens, je lui ai dit :  “T’es certaine que ça te dérangera pas de te promener comme ça pendant trois semaines ? Si tu as d’autres auditions…”  Elle m’a répondu : “ Là, tout ce qui compte, c’est ton film. C’est là-dedans que je suis pour le moment.” En fait, tous les gens qui se sont impliqués dans le film ont été d’une telle générosité ! »

Ce n’est pas surprenant, de conclure le cinéaste qui, avec son film, souhaitait rendre hommage aux enfants malmenés, ainsi qu’aux adultes impliqués dans les différents organismes qui se démènent pour les aider. 

Les chemins de la résilience

Le drame social Vacarme marque les débuts prometteurs de Neegan Trudel, cinéaste d’origine huronne wendate. On y fait un bout de chemin, crucial il s’avère, avec Émilie, treize ans (Rosalie Pépin, impressionnante). Elle vient d’être prise en charge par la Direction de la protection de la jeunesse à la suite d’agissements imprévisibles, et souvent violents en paroles ou en gestes, de sa mère Karine (Sophie Desmarais, excellente et à contre-emploi). Outre cette jeune femme désoeuvrée prompte aux élans narcissiques dont Émilie cherche pourtant vaille que vaille à être aimée, l’adolescente a dans son orbite deux autres figures féminines importantes : l’éducatrice qui dirige la résidence de groupe où on l’a placée (Rosalie Julien, très vraie), ainsi que sa cochambreuse Ariel, plus âgée et dégourdie qu’elle (Kelly Depeault, très crédible). Après une période d’animosité puis d’apprivoisement, Émilie et cette dernière nouent une amitié bâtie sur la compréhension mutuelle, et silencieuse, de leurs blessures respectives. Entièrement arrimé au point de vue d’Émilie, avec à la réalisation un traitement quasi documentaire, Vacarme offre un portrait qui sonne particulièrement juste (et qui s’inscrit dans la continuité du bouleversant Catimini, de Nathalie Saint-Pierre). Ainsi les épreuves auxquelles est confrontée la protagoniste sont-elles réalistes, tout comme le sont les problèmes dépeints chez sa mère, au centre, ou lors de virées clandestines. Cela, conjugué à une approche exempte de misérabilisme, de mélo ou de racolage. Certes, le parcours d’Émilie est sombre, mais il est ponctué d’éclats de lumière qu’à terme, la jeune héroïne apprendra à reconnaître.
 

Vacarme

★★★ 1/2

Drame social de Neegan Trudel. Avec Rosalie Pépin, Sophie Desmarais, Kelly Depeault, Rosalie Julien. Québec, 2020, 77 minutes. Dévoilé à Cinemania, Vacarme sort sur Crave le 22 novembre.