«Je m'appelle humain»: vivre au présent le passé des ancêtres

Face au panorama, la poète Joséphine Bacon confie: «Tout le temps que j’ai travaillé avec les vieux, je les ai toujours vus assis face à l’horizon. Pis je m’arrêtais pour me dire qu’eux seuls voyaient ce qu’ils regardaient. J’imagine qu’ils voyaient une partie de leur vie, quand ils étaient nomades. Ils devaient voir de la poésie aussi.» Au tour de la poète innue de «faire face à l’horizon», à la différence que cette fois, on est conviés dans l’intimité de «ce qu’elle voit».
Photo: Maison 4:3 Face au panorama, la poète Joséphine Bacon confie: «Tout le temps que j’ai travaillé avec les vieux, je les ai toujours vus assis face à l’horizon. Pis je m’arrêtais pour me dire qu’eux seuls voyaient ce qu’ils regardaient. J’imagine qu’ils voyaient une partie de leur vie, quand ils étaient nomades. Ils devaient voir de la poésie aussi.» Au tour de la poète innue de «faire face à l’horizon», à la différence que cette fois, on est conviés dans l’intimité de «ce qu’elle voit».

Dès les premières images, le documentaire Je m’appelle humain déploie une beauté simple mais enivrante. Séparé par une ligne d’horizon rocheuse, le paysage donne à voir des eaux et des cieux en deux tons de bleu. Face au panorama, la poète Joséphine Bacon confie : « Tout le temps que j’ai travaillé avec les vieux, je les ai toujours vus assis face à l’horizon. Pis je m’arrêtais pour me dire qu’eux seuls voyaient ce qu’ils regardaient. J’imagine qu’ils voyaient une partie de leur vie, quand ils étaient nomades. Ils devaient voir de la poésie aussi. » Au tour de la poète innue de « faire face à l’horizon », à la différence que cette fois, on est conviés dans l’intimité de « ce qu’elle voit ». Mue par un irrépressible désir de partage, voici que Joséphine Bacon se souvient.

Autrice, réalisatrice et militante pour les droits des femmes autochtones, Kim O’Bomsawin a suivi Joséphine Bacon au gré d’une odyssée non seulement de la souvenance, mais de la pérennité. Ainsi assiste-t-on au combat doux mais résolu de la femme de lettres pour garder vivantes la langue, la culture et les traditions qu’elle a elle-même apprises de ses ancêtres.

Pour mémoire, le titre Je m’appelle humain, outre qu’il renvoie à l’un des poèmes de Joséphine Bacon, agit comme un rappel que le mot innu signifie « humain ». Sa langue, d’ailleurs, la poète en parle avec un amour et une ferveur inspirants.

« Le mot poésie en principe, c’est un mot qui n’existe pas en innu. C’est un mot qu’on a inventé. Mais je pense qu’on n’avait pas besoin d’avoir le mot… » souffle-t-elle.

D’emblée, la cinéaste met en relief la modestie de son sujet, à qui elle demande si elle est « une grande poète ». Question qu’accueille Joséphine Bacon en rougissant et en murmurant, mal à l’aise : « On ne parle pas de ça. »

Puis, de conclure après une pause : « Je ne dis pas que je suis poète. Je dis que dans les mots simples que j’écris, les gens trouvent leur poésie. »

Au bout du rêve

Le film est tour à tour pèlerinage, comme lorsque Joséphine Bacon arpente le centre-ville de Montréal en se remémorant sa découverte jadis des hauts immeubles, et voyage en avant, comme lorsqu’en compagnie de la réalisatrice, elle se prête au jeu de la conférence devant une salle comble.

La poète revient sur les pensionnats, où, à partir de l’âge de cinq ans, elle a été confinée pendant quatorze années… « Je dois apprendre à lire et à écrire […] Je dois être absente de l’enseignement de mon identité. »

On rencontre une amie chère, qui elle aussi s’ouvre sur les pensionnats, qui provoquèrent une cassure dans la transmission, justement, de « la langue, la culture et les traditions ». Pourtant, envers et contre tout, celles-ci ont prévalu. Et depuis longtemps, Joséphine Bacon participe à leur préservation.

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Il faut voir le visage de Joséphine Bacon s’illuminer, presque enfantin, lorsqu’à bord d’un petit avion, la réalisatrice et elle survolent la nature âpre mais belle de la Côte-Nord en direction des terres de Papakassik, le maître caribou. « J’en reviens pas d’être ici. C’est comme d’arriver au bout d’un rêve. »

Ce qui est étonnant compte tenu de la nature de la proposition, c’est que le propos n’est pas du tout nostalgique. En effet, si consciente soit-elle de cet « autrefois » qu’elle convoque avec tant de charisme et de grâce, Joséphine Bacon donne résolument l’impression d’être tournée vers l’avenir. Mais un avenir qu’elle veut empreint de traces vivaces d’un passé millénaire, voire multimillénaire. « Je vis au présent le passé de mes ancêtres. »

Hormis sa qualité visuelle, le film brille par son approche. En cela que Kim O’Bomsawin se montre aussi respectueuse qu’inquisitrice vis-à-vis d’une Joséphine Bacon manifestement en confiance. On en apprend énormément sans trop s’en apercevoir, porté que l’on est par la parole épurée, mais ô combien évocatrice de la poète.

Femmes ancêtres

Un autre des aspects réussis du film tient au montage d’Alexandre Lachance, volontiers impressionniste. Par exemple lorsque, du confinement d’un studio de radio où Joséphine Bacon commence à lire un de ses textes, on se transporte en images, sans rien perdre des mots, sur une crête herbeuse de la Côte-Nord qu’arpente la poète. En cet instant, son corps est l’exacte représentation de ce qu’elle décrit : « Je n’ai pas la démarche féline. J’ai le dos des femmes ancêtres, les jambes arquées de celles qui ont portagé, de celles qui accouchent en marchant. Apu tapue utshimashkueupaniuian pemuteiani. Anikashkau nishpishkun miam tshiashishkueu. Nuatshikaten. Miam ishkueu ka pakatat. Miam ishkueu ka peshuat auassa pemuteti. »

Plus loin, elle confie : « La poésie pour moi, c’est des moments intimes comme maintenant, où tu retournes dans ton âme. » À cet égard, Je m’appelle humain accomplit ce petit miracle qui survient parfois en documentaire, soit celui d’établir un lien affectif — humain oui — si fort qu’on entre ni plus ni moins en communion avec le sujet, avec Joséphine Bacon.

Je m’appelle humain est présenté à Cinemania, en VSD à cinemaduparc.com et à Artv le 23 novembre, 20 h.  

Je m’appelle humain

★★★★

Documentaire de Kim O’Bomsawin. Québec, 2020, 78 minutes.