Louis Bélanger à l’heure des réminiscences

À 56 ans, le réalisateur Louis Bélanger assure avoir encore «d’autres films à tourner». 
Photo: Alice Chiche Le Devoir À 56 ans, le réalisateur Louis Bélanger assure avoir encore «d’autres films à tourner». 

Depuis ses débuts derrière la caméra, Louis Bélanger varie les genres et les tons, mais demeure fidèle à ce qu’il appelle « le monde ordinaire ». Avec leur part autobiographique qui en dit long sur la jeunesse de l’auteur, des films comme Gaz Bar Blues et Vivre à 100 milles à l’heure attestent de ce qu’il ne s’agit pas là d’une posture, mais d’une sensibilité réelle vis-à-vis d’un milieu connu et aimé. Du monde ordinaire, donc, auquel Louis Bélanger rend hommage avec empathie et chaleur de film en film. Devant cette nature généreuse, on ne peut qu’applaudir la décision du festival Cinemania de célébrer le cinéaste cette année.

Ainsi l’événement a-t-il préparé une rétrospective des œuvres de son invité d’honneur, de ses courts métrages initiaux coréalisés avec l’ami Denis Chouinard, à son succès surprise Les mauvaises herbes, sur d’improbables cultivateurs de pot, en passant par son triomphal et audacieux premier long, Post mortem, sur un employé de morgue et une défunte ramenée à la vie… Sans oublier, évidemment, le bien-aimé Gaz Bar Blues, inspiré par le père de Louis Bélanger. Pour l’occasion, le réalisateur s’est prêté au jeu de la question-réponse.

Ton premier souvenir marquant de cinéma ?

Mon premier « grand écran », c’est dans la salle paroissiale, à Beauport. Tous les enfants du quartier, assis sur des chaises pliantes devant des Tarzans et des péplums qu’on ne regardait pas vraiment… Mais mon premier souvenir marquant d’un film, c’est La nuit américaine, au Ciné-club de Radio-Canada. Mon frère Guy m’avait dit : « C’est François Truffaut, il faut que tu regardes ça. » C’est ce que j’ai fait, devant la télé du sous-sol, et j’ai été ben impressionné. Ce film, c’est l’envers du décor du cinéma. Pour moi, c’était comme si un magicien me montrait comment il fait ses tours.

À quel moment as-tu compris que tu voulais faire du cinéma ?

Ça s’est produit au cégep. On tournait un film en super 8 et la chimie était là, tout de suite, entre les acteurs, moi, la caméra… C’était un petit film étudiant, mais j’avais ressenti un plaisir immense dans l’orchestration de tout ça. Quand la technique fonctionne avec les intentions de jeu, le feeling que ça procure, ça ne se décrit pas.

Lors d’un entretien précédent, tu confiais qu’en arrivant à Montréal, la Cinémathèque est devenue ton repère et ton refuge, et aussi que « l’art peut sauver des vies ». As-tu hâte qu’elle rouvre ?

Mets-en ! L’urbanité sans lieux de culture, c’est un peu déprimant. Montréal, c’est une grosse ville, et c’est le fun d’y vivre quand t’as accès à du théâtre, à des shows, à du cinéma, mais là, on est privés de tout ça, et j’avoue avoir de la difficulté à trouver mes repères. C’est entre autres pour cette raison que je me trouve dans le bois présentement.

Ton sentiment au premier jour du tournage de Post mortem, ton premier long métrage, face à des acteurs professionnels à diriger, face à une équipe à arrimer… ?

Je me souviens [Robert] Morin m’avait dit : « Tu vas voir, tabarnack, tu vas avoir la boule dans le ventre, tu vas avoir envie de vomir. » Mais finalement, ça n’a pas été ça pantoute. Oui, j’étais très nerveux, mais j’étais également très excité. Nous autres, les réalisateurs, on n’est pas les premiers à arriver sur le plateau : la régie est là avant nous. Tu te pointes, et tu vois tous ces camions, tous ces gens avec des brassards, la rue barrée, et là tu te dis : « C’est parce que j’ai écrit un scénario que tout ce monde-là est ici. » Ça vient avec d’énormes responsabilités, et comme je le disais, ça rend nerveux, mais surtout, ça rend heureux. Et puis, pour Post mortem, ma première scène pour mon premier jour, c’était une scène entre Sylvie Moreau et Hélène Loiselle, qui m’avait tellement impressionné dans Les ordres, de Michel Brault. Je me trouvais don’ privilégié.

Ton anecdote de tournage la plus mémorable ?

J’en ai tellement ! Tourner avec Sylvie Moreau, François Papineau ou Alexis Martin, c’est pas plate, et c’est pas pour rien qu’on est devenus des amis. Mais probablement l’épisode le plus spécial, c’est le jour où ma mère est venue visiter le plateau de Gaz Bar Blues. Il faut savoir que tout était construit ; c’était du carton-pâte. Ce n’était pas le vrai gaz-bar de papa, mais c’en était une reproduction à l’identique. Je revois la face de maman : les jambes ont failli lui lâcher. Je pense que c’est un lieu qui ne lui rappelait pas que des beaux souvenirs…

Tu as déjà évoqué la nécessité de surmonter ta pudeur lorsque tu t’attelles à des projets à connotation autobiographique, comme justement Gaz Bar Blues ou encore Vivre à 100 miles à l’heure. Comment y parviens-tu ?

Grâce au regard des autres. Les premiers lecteurs… Quand une ébauche de scénario provoque des rires ou des émotions, ça me confirme qu’il faut que je me laisse aller et que je fasse le film. Par contre, ma pudeur, ça me prend de nombreuses versions avant de la surmonter. Ça se passe par étapes. De fil en aiguille, j’ajoute suffisamment de mensonges, d’inventions, d’entorses, bref, de fiction, pour installer une certaine distance. Ce dont je me rends compte dans tout ça, c’est à quel point j’aime les susciter, ces rires et ces émotions. J’adore raconter. Dans un party ou autour d’une bière, c’est souvent moi qui conte des histoires. C’est de famille : les Bélanger, on est des grandes gueules.

Le public s’est déplacé en masse pour plusieurs de tes films, moins pour d’autres : c’est le propre d’une longue carrière. Est-ce qu’avec l’expérience, tu arrives à avoir un recul par rapport à cette réalité ?

Ça paraîtra banal, mais je n’ai jamais envisagé le cinéma comme un gagne-pain. Pour moi, ça n’a jamais été une job ou une façon de gagner des sous. Si j’ai duré dans le temps, c’est parce que je vois toujours ça comme une aventure. Ou une manière de vivre […] Si je peux continuer après trente ans, je crois que c’est parce que je ne me suis jamais mis de pression en me disant qu’il fallait que mes films gonflent mon compte en banque. Je me suis plutôt organisé pour avoir du plaisir, et comme je l’évoquais tantôt, mes amitiés sont énormément reliées au cinéma : ça dit quelque chose, il me semble.

Pour moi, [le cinéma] n’a jamais été une «job» ou une façon de gagner des sous. Si j’ai duré dans le temps, c’est parce que je vois toujours ça comme une aventure.

 

Tu es parvenu à l’étape où ton travail permet la tenue d’une foisonnante rétrospective. Ça te fait quoi ?

J’en suis le premier étonné. Je revois rarement mes films. Ce n’est pas rare chez les cinéastes : quand un film sort, on est généralement déjà investis dans le prochain. On prend peu le temps de faire de l’introspection par rapport à notre travail. Sauf que dégager un continuum dans une œuvre, c’est éclairant. En discutant avec Guilhem [Caillard, directeur général de Cinemania] et aussi Denis Chouinard, j’ai pris conscience que ce qui m’intéresse, c’est le monde ordinaire. Je n’ai jamais posé ma caméra dans une famille bourgeoise, pas par haine, mais parce que ce que je connais et ce qui m’interpelle, c’est la classe ouvrière. Je m’aperçois aussi que j’ai beaucoup parlé des notions de filiation et de legs… Quoique tout ça au fond, ces liens, c’est plus à vous autres, les journalistes, de les faire. Pour ma part, à 56 ans, c’est clair que je veux continuer, que j’ai d’autres films à tourner. La source n’est pas tarie.

Leçon de cinéma et rétrospective Louis Bélanger à festivalcinemania.com