«L’état sauvage»: David Perrault ou la chevauchée fantastique

Quatre femmes sont confrontées à l’ineptie d’un patriarche habitué à ne rien écouter et à la fourberie d’un convoyeur au passé trouble dans le film «L’état sauvage». 
Photo: MK2 Mile End Quatre femmes sont confrontées à l’ineptie d’un patriarche habitué à ne rien écouter et à la fourberie d’un convoyeur au passé trouble dans le film «L’état sauvage». 

La scène paraît tout droit sortie d’un vieux film d’épouvante. Dans une forêt dense, l’obscurité est soudain percée par la lueur d’un fanal, celui d’une diligence qui avance furieusement dans la nuit. Or, on le découvre à destination, on n’est pas en Transylvanie, mais aux États-Unis, dans le Missouri, où la guerre de Sécession fait rage. Prise entre deux feux, une riche famille d’émigrants français s’est résignée à regagner la mère patrie. Un périple au cours duquel Constance, ses filles Esther, Justine et Abigaëlle ainsi que leur gouvernante, Layla, seront confrontées à l’ineptie d’un patriarche habitué à ne rien écouter et à la fourberie d’un convoyeur au passé trouble. Aussi prendront-elles leur destin en main. Ce, alors qu’à leurs trousses une cheffe de gang courroucée se rapproche inexorablement.

Western gothique porté par des images sublimes et surtout par une pléthore de personnages féminins captivants, L’état sauvage, en vitrine à Cinemania aujourd’hui, et sur Crave en novembre, signale David Perrault comme un cinéaste à suivre. Après lui avoir parlé alors qu’il bouclait un tournage l’ayant entraîné des Pyrénées, en France, à la réserve faunique des Laurentides au Québec, en passant par le désert des Bardenas Reales en Espagne, on l’a rattrapé alors que le film s’apprêtait à prendre l’affiche après deux présentations à Fantasia, en août dernier.

« Le projet a démarré avec une intuition : mettre en scène un groupe de femmes dans un univers clos, étouffant, puis abattre ces cloisons et les propulser dans un espace ouvert, se souvient David Perrault à l’occasion d’un échange virtuel. Pendant ma réflexion, je suis tombé sur une photo montrant une femme au bord d’un ravin, dans le parc Yosemite, à la fin du XIXe siècle : il s’en dégageait un immense sentiment de liberté, comme si cette femme avait le monde pour elle. Mais en même temps, un faux pas et elle tombait dans le vide. »

Ce paradoxe, cette tension, s’est inscrit dans l’identité du film, dont la trame s’est tissée lentement. « C’était une idée de base un peu abstraite. En matière d’inspiration, je pensais notamment à ce qu’on appelle les « women’s pictures » de l’âge d’or hollywoodien, avec ses personnages féminins très forts joués par les Bette Davis, Joan Crawford, Barbara Stanwyck… »

Œuvre singulière

D’ailleurs, on songe çà et là au formidable The Furies (Anthony Mann, 1950), mettant en vedette cette dernière en fille de rancher qui se rebelle et se venge d’un père ingrat (la maraudeuse qu’incarne avec panache Kate Moran est une digne héritière spirituelle). À cet égard, le père de L’état sauvage n’est pas tant ingrat que buté jusqu’à un aveuglement dangereux, ivre sans le savoir du pouvoir naturellement dévolu à son sexe et à son rang. Mais voilà, petit à petit, aussi bien lui que le convoyeur perdent toute forme d’ascendant sur les femmes, sur l’action…

« Exactement. Ils en viennent à être écartés, puis effacés. Si j’ai arrêté mon choix sur cette époque, c’est en bonne partie parce que les femmes, outre qu’elles n’avaient à peu près pas de pouvoir, étaient encore contraintes de porter des corsets. Et le corset, c’est un symbole d’enfermement qui dépasse la dimension physique. Le but de ce périple pour ces femmes devient donc autant de gagner la mer que de se libérer de toute cette société patriarcale. »

Toujours au rayon des influences, hormis les westerns d’hier, notamment ceux produits à foison en Europe au cours des années 1960 et 1970, David Perrault précise nourrir un amour sans borne pour le cinéma fantastique d’alors. Il évoque plus spécifiquement les films de la société britannique Hammer, qui justement fit de l’horreur gothique son pain et son beurre.

Cela étant, cette prédilection pour ce qui fut se marie chez le cinéaste avec une sensibilité résolument moderne. On n’a ici affaire ni à un hommage ni à un pastiche : plutôt à une œuvre insolite et belle, qui déroutera peut-être les amateurs de westerns classiques, mais qui séduira les cinéphiles épris de singularité.

« Je n’envisageais pas du tout quelque chose de réaliste ; j’imaginais des accents presque baroques, poursuit le cinéaste. Un film, c’est une matière vivante. Entre l’écriture, la recherche de fonds, le tournage et le montage, la vision se transforme, se précise… »

C’est dire que David Perrault n’est pas le type de cinéaste qui, une fois qu’il a en tête le film qu’il veut faire, s’astreint, et astreint son équipe, à en concrétiser l’exacte transposition. À titre d’exemple, il s’en remet aux interprètes pour la manière non seulement de jouer les personnages, mais aussi d’habiter l’espace.

« Sur le plateau, dans un premier temps, je laissais faire les actrices. Je leur demandais comment elles sentaient la scène, le mouvement de leurs personnages… En fonction de ça, je m’ajustais. Ma mise en scène a beau être assez chorégraphiée, j’ai fait en sorte qu’elle ne les enferme pas. »

Dans l’esprit du projet, en somme. Quoiqu’il ne s’agisse pas là d’une expérimentation de la part du cinéaste, mais d’une conviction profonde. « Les interprètes connaissent mieux que moi les personnages : une fois arrivé le tournage, j’ai mille autres choses en tête. Dans ce cas-ci, j’ai réuni des comédiennes très différentes, mais j’espérais qu’elles se soudent en un noyau fort. C’est ce qui s’est produit. L’entité qu’elles ont formée ensemble est ce qui a nourri le film. »

Désir de fantastique

Cette approche favorisant l’ouverture, David Perrault l’a au surplus appliquée aux décors naturels. On songe à cette séquence, superbe, montrant le convoi qui chemine sur la crête d’une colline envahie par la brume. Ce passage n’était pas écrit : il est tributaire de cette souplesse du cinéaste.

« Je me souviens, on tournait tout autre chose. En levant les yeux, j’ai vu cette brume magnifique, et il était hors de question qu’on la rate ; j’y voyais un écho à la scène d’ouverture. On a donc arrêté ce qu’on faisait et on a tout déplacé sur la colline. On ne peut pas contrôler les éléments, aussi faut-il en tirer le meilleur parti. Cela dit, il m’importe que les paysages expriment quelque chose sur les sentiments qu’éprouvent les personnages. C’est expressionniste, et pas élégiaque, en phase avec mon désir de fantastique, d’effroi même. »

Si le film, entre deux éclats de violence, se fait volontiers contemplatif, progression il y a. Narrative, certes, mais psychologique également, par l’entremise de l’émancipation graduelle des héroïnes, à commencer par Esther (fascinante Alice Isaaz), pôle d’identification principal. En cela, L’état sauvage constitue autant un récit initiatique choral qu’un voyage intérieur conjugué au féminin pluriel.

L’état sauvage sera offert en ligne à Cinemania pour 48 heures à partir du 6 novembre. Il pourra ensuite être attrapé sur CRAVE / Super Écran dès le 22 novembre.