«First We Eat»: garde-manger boréal

Sur le plan technique, «First We Eat» est réussi. En cela qu’il ne s’agit pas d’un long reportage sans prétention, mais d’un film doté d’un sens de l’image appréciable et d’un réel souffle narratif, celui-ci aidé par un montage des plus efficaces.
Photo: Kinosmith Sur le plan technique, «First We Eat» est réussi. En cela qu’il ne s’agit pas d’un long reportage sans prétention, mais d’un film doté d’un sens de l’image appréciable et d’un réel souffle narratif, celui-ci aidé par un montage des plus efficaces.

La petite ville de Dawson, au Yukon, est située au confluent de deux rivières. Et tout au bout de l’unique route qui s’y rend, à trois cents kilomètres du Cercle arctique. Bref, c’est loin. Il y a quelques années, un glissement de terrain força la fermeture de ladite route. En deux jours, les étagères des épiceries se vidèrent. Cet épisode ébranla Suzanne Crocker qui, dès lors, se mit à cogiter. De sa réflexion naquit une proposition qu’elle soumit à son mari, Gerard, et à leurs enfants, Sam, Kate et Tess : et s’ils se nourrissaient exclusivement de produits locaux pendant un an ? Dans la maisonnée, stupeur et tremblements. Persuasive, cette ancienne médecin devenue réalisatrice en 2009 parvint à convaincre son monde, récalcitrant néanmoins, comme on le constate dans First We Eat.

Dès le début de son documentaire en forme de journal de bord, Suzanne Crocker jette les bases du pari familial, qui consiste à ne consommer que des aliments pouvant être « chassés, pêchés, cueillis, cultivés et élevés » dans les environs immédiats de Dawson. À la perspective de manquer de sel, de sucre et de caféine, on panique à tour de rôle. De recherches en expérimentations, des substituts sont trouvés, avec à la clé des commentaires d’une franchise impitoyable de la progéniture d’âge préadolescente à quasi-maturité.

Pour autant, les enfants participent activement aux cueillettes et à divers préparatifs, quoiqu’il faille parfois les rappeler à l’ordre pour les tâches ménagères : la quantité de vaisselle à laver augmente considérablement quand on prépare tout — mais tout — soi-même. Déterminée mais pas aveuglée, l’initiatrice du projet se demande à voix haute, lors d’un de ses moments de confession à la caméra, si elle n’est pas en train de torturer ses enfants. Non, bien sûr.

Elle-même ne s’épargne pas. Végétarienne convaincue, elle décide par exemple, en amont, de se remettre à la viande pour l’année. Comme elle le précise, elle ne s’est en outre jamais trouvée à sa place dans une cuisine. Or, voici que de son propre chef, elle doit y passer une très importante partie de ses journées. Quant à son conjoint, Gerard, qui continue à travailler comme médecin afin de pourvoir sur le plan financier, il l’appuie entièrement, ses réserves à lui ne devenant apparentes qu’au mi-temps, par son « non-verbal » (joyeux drille au commencement, il paraît alors complètement éteint).

Réussira, réussira pas ?

Le documentaire sort souvent du confinement de la maison, la réalisatrice rendant visite à différents voisins qui cultivent du maïs, font pousser des pommes (!), ont une fermette laitière, etc. En cours d’année, on revient à eux, notamment pour vérifier l’état des cultures après un gel soudain. La plupart de ces intervenants sont des tenants de la philosophie qu’en est à explorer Suzanne Crocker, à savoir que l’autosuffisance est indispensable face à la précarité du monde. À cet égard, on demeure ici dans le pragmatisme davantage que le survivalisme à tous crins.

Sur le plan technique, First We Eat est réussi. En cela qu’il ne s’agit pas d’un long reportage sans prétention, mais d’un film doté d’un sens de l’image appréciable et d’un réel souffle narratif, celui-ci aidé par un montage des plus efficaces. Énormément d’information passe sans qu’on sente la moindre trace de didactisme.

Surtout, Suzanne Crocker parvient à établir un équilibre entre l’intime, au sein de sa famille, et l’universel, lors des nombreuses séquences captées dans la nature. D’ailleurs, la nécessité de remplir le congélateur de viande pour l’hiver donne lieu à un moment d’incertitude prenant alors que Sam et son père reviennent à répétition bredouilles de la chasse à l’orignal.

Cela dit, sachant que les trois enfants ont accepté de participer sous condition de pouvoir se retirer à leur guise, l’élément de suspense le plus important consiste à savoir si le pari familial sera ultimement tenu ou non.

First We Eat est offert en VSD à cinemaduparc.com

First We Eat (V.O.)

★★★ 1/2

Documentaire de Suzanne Crocker. Canada, 2020, 101 minutes.