«La vie devant soi»: variations d'un classique

Délaissant son «glamour» coutumier, Sophia Loren fait sienne la truculence de Madame Rosa et partage avec Ibrahima Gueye, une révélation dans le rôle de Momo, une remarquable complicité.
Photo: Netflix Délaissant son «glamour» coutumier, Sophia Loren fait sienne la truculence de Madame Rosa et partage avec Ibrahima Gueye, une révélation dans le rôle de Momo, une remarquable complicité.

En 1975, le romancier Romain Gary accomplit un exploit demeuré inégalé. En effet, avec La vie devant soi, il remporta pour une seconde fois le prix Goncourt après que son précédent Les racines du ciel l’eut obtenu en 1956. Or, l’auteur garda pour lui son triomphe, ayant signé La vie devant soi sous le nom de plume d’Émile Ajar. Ce n’est qu’après sa mort, en 1985, que le milieu littéraire, qui s’était plu à déclarer Gary ringard, fut confronté à sa bêtise. Dans l’intervalle, La vie devant soi prit valeur de classique moderne. Après une première adaptation en 1977 avec Simone Signoret, l’histoire de Madame Rosa, telle qu’elle est racontée par le jeune Momo, revit avec cette fois Sophia Loren en figure de proue. Retour sur l’œuvre originale et ses différentes itérations.

L’ouverture du roman est merveilleusement évocatrice dans sa manière d’esquisser ce personnage plus grand que nature avec les mots d’un orphelin qui rouspète (donnant ainsi le ton), mais aime profondément cette mère qu’il s’est choisie, et sur qui il veillera jusqu’à la fin après lui avoir promis qu’on ne l’emmènerait pas mourir à l’hôpital.

« La première chose que je peux vous dire, c’est qu’on habitait au sixième à pied et que, pour Madame Rosa, avec tous ces kilos qu’elle portait sur elle et seulement deux jambes, c’était une vraie source de vie quotidienne, avec tous les soucis et les peines. Elle nous le rappelait chaque fois qu’elle ne se plaignait pas d’autre part, car elle était également juive. Sa santé n’était pas bonne non plus et je peux vous dire aussi dès le début que c’était une femme qui aurait mérité un ascenseur. »

Tout est là, de la présence physique de Madame Rosa aux sentiments contradictoires, mais finalement pas tant, qu’elle inspire à Momo. Quant à cet ascenseur qu’elle aurait mérité, le dénouement venu, et bien avant, on ne peut qu’acquiescer tant il s’avère que, sous ses dehors bourrus, cette femme-là est extraordinaire.

Du grand Signoret

Dans son film de 1977, Moshé Mizrahi reprend cette introduction qu’il met en images à l’identique. Son adaptation est très fidèle, notamment dans son traitement du fait que Madame Rosa, une survivante des camps de concentration, cache des origines juives qu’elle ne retrouve que dans son « trou juif » sous l’escalier de l’immeuble, où elle se réfugie parfois. Ce, face à Momo, qui est musulman. Prompte à formuler des commentaires racistes sur les Arabes, Madame Rosa s’assure pourtant que Momo soit instruit des préceptes musulmans par son vieil ami Monsieur Hamil.

Une masse de contradictions, Madame Rosa. Et un personnage propre à faire rêver n’importe quel interprète.

Ce que reconnut à l’époque Simone Signoret : contre l’avis de son mari, Yves Montand, elle accepta d’incarner cette ancienne prostituée qui, depuis sa « retraite », veille sur les enfants de consœurs plus jeunes moyennant une maigre pension. Il faut dire que le rôle de Madame Rosa avait une résonance particulière dans la filmographie de la comédienne rendue autrefois célèbre par des rôles, justement, de prostituées, dans les chefs-d’œuvre Dédé d’Anvers et surtout Casque d’Or.

L’actrice ne s’en laissa pas moins désirer un brin. C’est que, aussi formidable soit-il, le rôle nécessitait une importante prise de poids, des tenues peu avantageuses, et un assortiment de trucages (vieillissement du visage, rembourrage aux jambes, coton dans les joues). Trucages dont on n’a guère conscience tant Signoret livre une performance remarquable, saluée à raison par un César. Quant au film, il repartit en 1978 avec l’Oscar du meilleur long métrage en langue étrangère.

Dans une entrevue à l’émission CinéTVOcoïncidant avec la sortie de ses mémoires La nostalgie n’est plus ce qu’elle était, Simone Signoret n’avait que de bons mots pour l’approche discrète de son réalisateur : « Cette mise en scène a une énorme qualité à mon goût. C’est qu’elle n’est absolument pas voyante, qu’elle n’est pas putain une seconde, qu’elle n’est pas le résultat du metteur en scène qui veut se faire plaisir à tout prix pour épater les copains avec des mouvements d’appareil. Elle est exactement ce qu’elle doit être, c’est-à-dire au service d’une histoire et de personnages. »

Ajoutez à cela une direction photo intimiste de Nestor Almendros (Le genou de Claire, Le dernier métro, Le choix de Sophie) et une musique évocatrice de Philippe Sarde (Le chat et La veuve Couderc, déjà avec Signoret)…

Superbe Sophia Loren

Bref, la barre était haute pour la nouvelle adaptation réalisée par Edoardo Ponti. Qu’en est-il ? Le résultat est soigné, mais dénué de personnalité. Toutefois, le réalisateur a un as dans sa manche en la personne de sa mère, Sophia Loren, star tout aussi immense que le fut Simone Signoret.

À 86 ans, l’actrice livre une superbe performance. Et tout comme pour sa prédécesseure, le rôle de Madame Rosa invite à revisiter des partitions antérieures, comme Hier, aujourd’hui et demain, en prostituée se livrant à un mémorable strip-tease, ou encore La ciociara, en paysanne rattrapée, avec sa fille, par l’horreur de la Seconde Guerre mondiale.

Délaissant son glamour coutumier, Sophia Loren fait sienne la truculence de Madame Rosa et partage avec Ibrahima Gueye, une révélation dans le rôle de Momo, une remarquable complicité.

Hélas, cette adaptation-ci apporte des changements malheureux. Ponti, dans son scénario, évacue par exemple la porte de sortie artistique de Momo, qui, dans le roman et la première adaptation, découvre le cinéma par l’entremise du personnage de Madame Nadine, chez qui il ira vivre à la toute fin. De manière boiteuse, le parcours de Momo se voit à la place imparti d’un dilemme éculé : « mal tourner » en intégrant un gang criminel, ou suivre le « droit chemin » balisé par les bonnes gens du quartier. Entre deux familles de substitution, laquelle choisir ?

Un lien compromis

Beaucoup plus problématique : dans cette version 2020, Momo n’est plus à la charge de Madame Rosa depuis l’âge de trois ans, mais lui est plutôt confié à 12 ans (à l’origine, Momo a 14 ans au moment de raconter l’histoire, l’âge de Romain Gary lorsqu’il arriva en France avec ses parents russes). L’histoire de Momo et de Madame Rosa ne dure ainsi que six mois plutôt qu’une dizaine d’années. La puissance du lien entre les personnages y perd considérablement.

Une faiblesse qu’en toute justice, Sophia Loren et Ibrahima Gueye font presque oublier : l’émotion entre eux devient palpable dans plusieurs scènes qui, autrement, auraient pu être platement mélodramatiques. Mais c’est dire qu’en voulant arbitrairement « améliorer », ou en tout cas « actualiser » le récit, Edoardo Ponti se prive de passages déterminants. Comme, encore, ce beau mensonge de Madame Rosa, qui a fait croire à Momo qu’il avait quatre ans de moins par peur de le perdre.

Sans cet élément narratif, exit ce poignant aveu de Madame Rosa : « T’as toujours été mon p’tit homme. J’en ai jamais aimé un autre. »

À terme, La vie devant soi vaut pour le jeu sensible de ses deux vedettes, et c’est à peu près tout.

La vie devant soi sera diffusé dès le 13 novembre sur Netflix.  

La vie devant soi au théâtre

Fait à noter : avant d’être à nouveau adapté pour le cinéma, le roman de Romain Gary fut transposé au théâtre par Xavier Jaillard dans une mise en scène de Didier Long, en 2008. C’est la fabuleuse Myriam Boyer (Série noire, Le bruit des glaçons) qui créa le rôle de Madame Rosa sur les planches. Rôle qui lui valut un prix Molière, et qu’elle reprit dans un téléfilm — qu’elle réalisa elle-même — diffusé sur Arte en 2010.

La vie devant soi (V.F. et V.O., s.-t.f.)

★★ 1/2

Drame d’Edoardo Ponti. Avec Sophia Loren, Ibrahima Gueye, Renato Carpentieri, Diego Iosif Pirvu. Italie, 2020, 94 minutes.