Quoi de neuf, docteur?

La séquence onirique emblématique du film «The Ninth Configuration»
Photo: Lorimar Distribution International La séquence onirique emblématique du film «The Ninth Configuration»

Au cinéma, les troubles mentaux, et par extension les figures du psychiatre et du patient, sont très populaires, et ce, dans tous les genres, du thriller à la comédie romantique en passant par le drame psychologique. C’est parfois pour le meilleur, souvent pour le pire. Durant tout le mois de novembre, la plateforme Criterion Channel propose une sélection thématique, Frame of Mind : Psychiatry On-Screen, aussi hétéroclite que non conventionnelle. En effet, point de films ou de personnages attendus, tels One Flew Over the Cuckoo’s Nest ou le bon docteur Hannibal Lecter, mais plutôt des œuvres obscures ou « champ gauche »,comme The Ninth Configuration et Solaris, et pour la plupart éclairantes dans leur traitement du sujet.

À noter que, malgré ce parti pris psychiatrique énoncé dans le titre du cycle, plusieurs protagonistes ne sont pas des psychiatres, mais des psychologues. Or, le cas échéant, ce sont leurs troubles à eux, et non ceux de patients, qui sont scrutés.

On le laissait entendre, le cinéma s’est rendu — et se rend — fréquemment coupable d’approximation, voire de caricature grossière, dès lors qu’il s’aventure sur le terrain de la maladie mentale. Là-dessus, le septième art est à la fois acteur et témoin. En cela qu’il peut engendrer des préjugés autant qu’il peut n’être que le reflet des croyances populaires du moment. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles nombre des quinze titresretenus par Criterion sont si intéressants : on peut y observer une évolution dans la façon de dépeindre malades et soignants.

Naïveté, symbolisme et métaphore

Ainsi, dans Blind Alley (Charles Vidor, 1939), le prisonnier en fuite qui fait irruption chez un psychiatre et le prend en otage est-il guéri quasi miraculeusement par ce dernier : interprétation d’un rêve, fantasme de tuer le père identifié, et hop ! : finies, les pulsions homicides. Naïf, mais justement révélateur de la vision d’alors.

Idem pour The Cobweb (Vincente Minnelli, 1955), où le symbolisme apparaît aujourd’hui appuyé, mais qui est en réalité on ne peut plus en phase avec l’époque, le Tout-Hollywood s’étant passionné pour Freud et la psychanalyse au cours des années 1950-1960. Ce titre méconnu de la filmographie du réalisateur du classique An American in Paris se montre d’emblée ingénieux en mettant un long moment avant de départager clairement qui est malade et qui ne l’est pas : façon de dire que la ligne est parfois mince entre les deux.

Avec ingéniosité, on utilise la vie professionnelle des personnages pour mieux éclairer leur vie personnelle. Le prétexte est un conflit quant au choix des rideaux pour la salle commune d’une clinique psychiatrique cossue. Dans la foulée de ce désaccord, le film se glisse, oui, « derrière le rideau », afin d’examiner les différentes discordes matrimoniales et idylles amoureuses, y compris du côté de deux jeunes patients.

Une telle relation est d’ailleurs au cœur de David and Lisa (Frank Perry, 1962). On s’attache aux deux jeunes gens du titre lors d’un séjour en clinique : il craint les contacts physiques, elle souffre d’un trouble dissociatif de l’identité. Le film est sans équivoque dans la foi qu’il place en la médecine pour aider les héros, et dénonce avec véhémence une société intolérante qui marginalise plutôt qu’elle ne cherche à comprendre (voir la scène où un habitant du coin invective les patients lors d’une sortie).

Sorti dix ans plus tard, Solaris (Andreï Tarkovski, 1972) s’inscrit dans le cycle de manière certes indirecte, mais pertinente néanmoins. Ici, le chef-d’œuvre du cinéaste russe tient de la vaste entreprise métaphorique déguisée en science-fiction. On y suit le docteur Kelvin, un psychologue, dépêché sur une station spatiale afin d’étudier une mystérieuse planète recouverte d’une mer « intelligente ». En proie à d’étranges hallucinations, Kelvin voit reparaître sa défunte femme.

« Il s’agit d’une immense incarnation céleste de la dépression […]Tarkovski, j’ai l’impression, avait à l’esprit cette longue tradition historique associant les planètes aux états émotionnels et aux humeurs. La grande planète Saturne a été souvent liée à la mélancolie, le terme grec pour la dépression. Je crois bien que c’est Saturne que Tarkovski avait en tête, quand il a fait Solaris », résume le docteur Peter Toohey dans son article « Love in Outer Space — Or Just in Your Head ? », paru dans Psychology Today.

Le cas Blatty

Pour sa part, c’est la Lune, et non Saturne, que William Peter Blatty « avait en tête » en écrivant et en réalisant The Ninth Configuration (1980), librement inspiré d’un de ses romans (il est également l’auteur de L’exorciste). Lors d’une des séquences oniriques emblématiques, on montre le Christ en croix sur la Lune face à un astronaute qui, dans les faits, ne s’est jamais envolé : il est l’un des patients d’un — très, très — étrange hôpital psychiatrique de l’armée américaine où vient de débarquer un nouveau directeur, le colonel Kane.

Campé vers la fin de la guerre du Vietnam, le film parle beaucoup, sans le nommer puisque le terme n’est entré dans la classification des maladies psychiatriques que l’année de sa sortie, du trouble de stress post-traumatique. En outre, cette idée d’ambiguïté entre qui est malade et qui ne l’est pas déjà évoquée par rapport au début de The Cobweb, Blatty la fait sienne en l’inscrivant en filigrane de toute l’action.

Œuvre puissamment singulière, The Ninth Configuration oscille entre considérations métaphysiques, humour noir et tragédie. Tantôt gros, tantôt poignant, toujours fascinant, ce film, en particulier, illustre à merveille ce constat d’Édouard Zarifian dans son essai La psychiatrie et le cinéma, une image en miroir. (Les Tribunes de la santé) :

« Le cinéma est une fiction qui exagère le trait pour le rendre plus visible mais qui part toujours du réel pour y ajouter du symbolique et de l’imaginaire. C’est au spectateur, ensuite, de savoir s’il doit généraliser l’exemple qui lui est proposé ou s’en servir pour ressentir, éprouver et réfléchir. »

Frame of Mind : Psychiatry On-Screen, tout le mois de novembre à criterionchannel.com  

Tous les titres du cycle

Blind Alley, Charles Vidor, 1939

Possessed, Curtis Bernhardt, 1947

The Dark Past, Rudolph Maté, 1948

The Cobweb, Vincente Minnelli, 1955

Autumn Leaves, Robert Aldrich, 1956

The Mark, Guy Green, 1961

David and Lisa, Frank Perry, 1962

Pressure Point, Hubert Cornfield, 1962

The President’s Analyst, Theodore J. Flicker, 1967

Solaris, Andreï Tarkovski, 1972

Old Boyfriends, Joan Tewkesbury, 1979

Bad Timing, Nicolas Roeg, 1980

Dressed to Kill, Brian De Palma, 1980

The Ninth Configuration, William Peter Blatty, 1980

Ordinary People, Robert Redford, 1980.

François Lévesque