Sean Connery, jamais plus jamais

Un sondage en 2020 consacrait Sean Connery comme l’interprète favori du rôle de James Bond par les Anglais.
Photo: Agence France-Presse Un sondage en 2020 consacrait Sean Connery comme l’interprète favori du rôle de James Bond par les Anglais.

« La préoccupation d’un acteur ou un auteur n’est pas la crédibilité, mais de faire disparaître le temps. Je pense vraiment que les seules occasions où vous vous amusez, êtes heureux, swinguez, comme on dit, c’est lorsque vous ignorez l’heure qu’il est… » : Sean Connery se définissait ainsi en 1965 dans une entrevue à Playboy. Et à la nouvelle du décès de l’acteur à l’âge de 90 ans, le temps se fige dans les sixties.

Connery aura beau avoir des rapports amour-haine avec un rôle qui fit sa gloire il y a plus d’un demi-siècle c’est bien le James Bond fondateur qu’on met en bière. Le parangon d’une virilité franche, décontractée, épaisse et touffue, comme sa pilosité. Qui demeure insubmersible même lorsqu’il porte un peu seyant combishort en éponge bleu (Goldfinger, 1964) ou slip rouge et bottes de cuir (Zardoz, 1974). Quelque chose dépassait toujours chez lui. Les pectoraux de culturiste sous le smoking, la rugosité sous le cool, le bouillonnement intérieur derrière la démarche féline.

L’homme le plus sexy du XXe siècle, selon le magazine People en 1999, aura aussi beaucoup fait pour être l’Écossais le plus célèbre de son temps. Les Highlands dans la peau (au point d’arborer un tatouage « Scotland Forever » fait pendant son service militaire), dans l’accent, dont il n’a jamais voulu se départir, et dans les stéréotypes associés que sont la bougonnerie, l’envie d’indépendance et qu’on lui fiche une paix royale.

Bondmania mondiale

On ne vit que deux fois, titrait le Bond cuvée 1967. Né en 1930 à Édimbourg d’une mère femme de ménage et d’un père ouvrier, Sean Connery a été lui livreur de lait, chauffeur routier, sauveteur, manœuvre, modèle pour artistes, baby-sitter et vernisseur de cercueils (« je n’étais pas très bon à ça », admettra-t-il). Sa carrure et sa stature (1,88 m) le prédisposent au sport — Manchester United lui proposera même un contrat.

Travailler dans les coulisses d’un théâtre en 1951 lui inocule un intérêt pour les planches et, de figurations en petits rôles, il finit par percer à la télévision et au cinéma. Il partage l’affiche avec Lana Turner dans le mélo Je pleure mon amour (1958), de Lewis Allen, dont la péripétie la plus célèbre eut lieu hors champ : le petit ami de Turner était à l’époque le mafieux Johnny Stompanato. Jaloux de Connery, il débarqua sur le tournage, arme à la main. Connery le désarma et l’assomma.

Cette testostérone suintante n’en fait pas un candidat évident lorsqu’il s’agit de porter les aventures de l’agent secret James Bond sur grand écran. Son créateur littéraire, Ian Fleming, envisageait un gentleman tueur à la David Niven, pas un « cascadeur surdimensionné » selon ses termes. Une femme tranchera : l’épouse du producteur Albert R. Broccoli, qui rêvait lui de Cary Grant, aidera donc à faire de Connery une star grâce à ce qui n’est alors qu’une série B : James Bond contre Dr No (1962).

Son réalisateur, Terence Young, aidera à polir le diamant brut en lui faisant faire le tour des tailleurs, bons restaurants et cercles de jeux londoniens et lui enjoignant, selon la légende, de dormir habillé en costume cravate pour s’y habituer. C’est une franchise qui s’installe, lançant une Bondmania mondiale, avec moult spectateurs, produits dérivés et publicités. Séduit par surprise, Fleming ira jusqu’à incorporer des origines écossaises à James Bond.

Connery est en phase avec la génération d’acteurs issus des classes populaires faisant florès à la même époque : les Michael Caine (dont il deviendra très proche), Albert Finney ou Richard Harris, comme signaux d’une jeunesse britannique socialement mobile, énergique, énervée, prenant d’assaut la culture british. Il apporte quant à lui une touche physique de star américaine, à la Humphrey Bogart.

Dans Goldfinger, écoutez-le jauger une fine de trente ans d’âge et prononcer « Bons Bois » d’une voix dure comme l’écorce. Le dédain de l’expert est là, jamais aristocratique, mais placé pour taquiner son aîné et supérieur chef des services secrets, présent. Toujours échaudé d’être confondu avec son rôle, il avouait pourtant à Playboy partager avec 007 son attitude parfois brutale avec la gent féminine : « Il n’y a rien de particulièrement grave à frapper une femme… même si je ne recommande pas de le faire comme lorsque vous frappez un homme. Une gifle est justifiée… si toutes les autres solutions ont échoué et que vous l’avez mise en garde. Si une femme est une salope, hystérique ou toujours butée, alors, je le ferai. » Des propos outrancièrement machistes, qu’il ne réfutera jamais vraiment.

Traquer le contre-emploi

Bond et les paparazzis collent vite comme un sparadrap à un Connery impatient. Il traque les rôles ailleurs, si possible à contre-emploi, comme mari pervers narcissique violeur dans Pas de printemps pour Marnie (1964) d’Hitchcock ou prisonnier militaire violenté, condamné à monter et à descendre un monticule sous un soleil de plomb dans La colline des hommes perdus (1965), de Sidney Lumet. Il refusera de jouer dans Blow-Up (1966) parce que Michelangelo Antonioni ne veut pas lui montrer le scénario complet.

Il quitte 007 une première fois en 1967, revient pour Les diamants sont éternels (1971) et pour le chèque (1 million de livres sterling, qu’il reversa intégralement à une œuvre caritative écossaise). Dans l’intérim des seventies, il s’ingéniera à malmener la statue du commandeur Bond dans lequel le public l’avait figé. Jouer les gros bras pour mieux les dégonfler, dans un geste sadomasochiste pas si éloigné du style Clint Eastwood.

Dans le méconnu The Offence (1972), de Sidney Lumet encore (ils collaboreront cinq fois ensemble), il est brillant en policier traumatisé par la violence de ses enquêtes, finissant par exploser lors de l’interrogatoire d’un pédophile. Rôle éprouvant, mise en scène radicale à base de ralentis et d’images mentales ambiguës. Il trouve d’autres rôles plus grands que la vie mais cabossés aussi, en Robin des Bois vieillissant dans La rose et la flèche (1976) de Richard Lester et, dans son rôle favori, un aventurier affligé d’hubris cherchant fortune en Afghanistan aux côtés de Michael Caine dans le bien nommé L’homme qui voulut être roi (1975), de John Huston.

Vers le milieu des années 1980, sa carrière s’enlise un peu (le navet L’épée du vaillant en 1984), justifiant un ultime retour à James Bond pour se renflouer dans Jamais plus jamais (1983), mais aussi à un point où les distributeurs américains du Nom de la rose (1986), de Jean-Jacques Annaud, renâclent lorsqu’il est engagé comme premier rôle. En détective médiéval dans cette adaptation d’Umberto Eco — lui aussi peu convaincu initialement par Connery comme le fut Fleming auparavant —, Connery assume enfin sa calvitie précoce, dissimulée sous une perruque dès les années Bond.

Et comme dans Highlander, de Russell Mulcahy la même année, il se complaît dans des rôles de mentors paternels, vieux briscard chapeautant avec panache de jeunes héros : dans Les incorruptibles (1987), de Brian de Palma, qui lui vaut son unique Oscar comme meilleur second rôle ; dans Rock (1996), de Michael Bay ; dans À la rencontre de Forrester (2000), de Gus Van Sant, où il est parfait en avatar bourru d’un J. D. Salinger, écrivain ayant arrêté d’écrire après le succès de son premier roman.

Steven Spielberg, qui avait commis les Indiana Jones pour soulager sa frustration de ne pouvoir réaliser un James Bond, assurera la filiation comme père de l’archéologue fouettard interprété par Harrison Ford dans Indiana Jones et la dernière croisade (1989), où les deux stars se livrent à un véritable concours de flegme sourire en coin sous le déluge de péripéties et les successions de chausse-trapes.

Myope sur les genres

Connery saura encore jouer de son sex-appeal de panthère grise, plus efficace sur le public que sur ses jeunes partenaires féminines — Michelle Pfeiffer dans La maison Russie (1990), de Fred Schepisi, Catherine Zeta-Jones dans Haute voltige (1999) —, avec lesquelles l’alchimie à l’écran tient de l’amour courtois. Il devient un genre institutionnel : besoin d’un roi Richard ou Arthur ? Embauchez-le pour Robin des Bois, prince des voleurs (1991) et Lancelot (1995).

Lui-même est myope sur les genres montants et se plante à plusieurs reprises sur la bonne perche à saisir : il décline les rôles de Gandalf dans Le seigneur des anneaux et celui de l’Architecte dans Matrix Reloaded (2003) parce qu’il juge les scénarios incompréhensibles. Mais c’est bien le vieux lion à la voix sûre et réconfortante que les réalisateurs viennent chercher pour donner profondeur et noblesse à leurs films.

Sa tentative de se raccrocher à une franchise super-héroïque dans La ligue des gentlemen extraordinaires se solde par un échec cuisant au box-office et un dégoût face à Hollywood à la suite de problèmes sur le plateau (décors détruits par une inondation, disputes avec le réalisateur Stephen Norrington, tournage précipité). De quoi lui donner des envies de retraite définitive. Rien ne sera assez bien pour lui, même lorsque Spielberg lui propose de revenir pour Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal (2008).

En paix avec James Bond, il acceptera d’être sa voix pour l’adaptation en jeu vidéo de Bons baisers de Russie en 2005. Un sondage en 2020 le consacrait encore interprète favori du rôle par les Anglais. Jusqu’à la fin de ses jours, le lion sera surtout retranché aux Bahamas pour échapper aux impôts britanniques, occupé à soutenir financièrement et publiquement le Parti national écossais indépendantiste ou sur les greens. Le golf, découvert sur le tournage de Goldfinger et devenu plus qu’un sport, un enjeu existentiel : « J’ai commencé à voir le golf comme une métaphore de la vie », dit-il dans son autobiographie Being a Scot : « vous êtes tout seul, en compétition avec vous même et essayant de faire toujours mieux. »