«Amulet»: les démons du passé

Découvert dans «God’s Own Country», l’acteur Alec Secareanu captive d’emblée en Tomaz.
Photo: Métropole Films Découvert dans «God’s Own Country», l’acteur Alec Secareanu captive d’emblée en Tomaz.

Tomaz était autrefois assigné à une guérite, en forêt, dans un pays en guerre non identifié. À présent installé à Londres, mais toujours hanté par les souvenirs cryptiques de ce passé récent, il divise son temps entre du travail au noir dans la construction et un centre pour réfugiés surpeuplé. Après que l’endroit a été incendié, Tomaz est pris sous l’aile de sœur Claire, qui l’amène chez Magda, une jeune femme qui veille sur sa mère mourante. Pour peu qu’il effectue quelques réparations dans la demeure décrépite, Tomaz aura le gîte et le couvert. Or, l’endroit est lugubre même en plein jour. Et à l’évidence, Magda n’apprécie guère la proposition de sœur Claire. Autant de raisons pour Tomaz de tourner les talons. Ce qu’il s’apprête à faire, avant de se raviser à la vue de marques de morsures sur le bras de Magda.

Sauf que dans Amulet, les apparences sont trompeuses. Dans son premier film en tant que réalisatrice, en effet, la comédienne Romola Garai (Angel, Atonement) ne se borne pas à jouer avec la temporalité par l’entremise des réminiscences de son protagoniste : elle brouille les pistes, souvent fausses, pour mieux garder en réserve des révélations tardives qui, puisqu’elles s’inscrivent dans une logique savamment établie tout du long mais à l’insu du spectateur, trop occupé à se laisser berner, s’avèrent aussi surprenantes qu’honnêtes.

Moins on en sait au moment de pénétrer dans l’univers délicieusement sinistre que crée Romola Garai, également autrice du scénario très (parfois trop) dense, mieux c’est. D’ailleurs, au sujet de la nature horrifique d’Amulet, car il s’agit d’un authentique film d’horreur, la cinéaste est de toute évidence une vraie passionnée du genre et non une touriste, les hommages habilement détournés à Psycho, d’Alfred Hitchcock, Suspiria, de Dario Argento, The Exorcist, de William Friedkin, et même Alien, de Ridley Scott, en attestent.

Non, Romola Garai ne donne pas dans l’étalage référentiel : elle s’approprie de-ci de-là des plans clés, les reconfigure et les intègre à sa mise en scène. Laquelle mise en scène dégage une assurance folle.

Personnages ambigus

L’intrigue, elle, opère de manière circulaire. La fin « répond » au début, et entre les deux, une foule de passages se font mutuellement écho, une action se voyant par exemple répétée plus tard, mais dans un contexte différent venant éclairer sous un jour inédit ce qu’on aura jusque-là tenu pour acquis. D’où cette affirmation voulant que les apparences soient trompeuses dans le film, qui de fait nourrit l’ambiguïté à chaque détour. Cela vaut pour la nature du récit autant que pour les personnages qui peuplent celui-ci…

Pour incarner tous ces êtres à facettes multiples, la cinéaste a réuni un remarquable trio d’interprètes. Découvert dans God’s Own Country, Alec Secareanu captive d’emblée en Tomaz. À l’inverse, Carla Juri (Blade Runner 2049), en Magda, offre une composition dont le facteur de fascination va croissant à mesure que progresse le film. Apparaissant par intermittence en sœur Claire, la fabuleuse Imelda Staunton (Vera Drake) vole la vedette en un rappel bienvenu de ses affinités avec l’épouvante (voir le méconnu The Awakening).

On le laissait entendre, le scénario est un peu trop chargé avec ses retours en arrière fréquents, son goût pour l’ellipse au présent et l’ajout d’hallucinations chemin faisant. Tout du long, Romola Garai jette les bases d’une mythologie à la fois simple et ingénieuse, mais dont le dévoilement aurait eu encore plus d’impact si les différents éléments narratifs, dont certains disparates, avaient été mieux soudés en amont. Ça, c’est le fond.

Atmosphère putrescente

Quant à la forme, elle est, là, remarquable. La réalisatrice a l’œil, c’est une évidence : dans cette maison qui semble pourrir sur pied, elle s’amuse ferme. Avec la directrice photo, Laura Bellingham, et la directrice artistique, Francesca Massariol, Romola Garai forge une atmosphère de putrescence propre à enthousiasmer, si l’on veut, quiconque aime le cinéma d’horreur.

À cet égard, on est ici dans la combustion lente, mais crescendo il y a, patient mais constant.

Ce, jusqu’à l’apothéose tellement sanguinolente qu’elle confine au baroque. À propos du dénouement justement : après un usage parcimonieux mais saisissant de trucages et de maquillages gores de la vieille école, l’intrusion soudaine d’imagerie numérique lors d’une séquence fantasmagorique détonne. Toutefois, les réserves sont vite oubliées face à la somme d’originalité macabre déployée par Romola Garai.

Amulet est offert en VOD dès le 20 octobre sur iTunes,  Google Play, Microsoft et YouTube.

Amulet (V.O.)

★★★ 1/2

Drame d’horreur de Romola Garai. Avec Alec Secareanu, Carla Juri, Imelda Staunton. Grande-Bretagne, 2020, 99 minutes.