«Carmilla»: ma belle, ma funeste amie

Le film est visuellement superbe. Avec l’aide du directeur photo Michael Wood, Emily Harris compose une succession de tableaux où la lumière, fût-elle déversée par le soleil à travers le feuillage ou émanant d’une seule bougie, devient l’égale du verbe.
Photo: Film Movement Le film est visuellement superbe. Avec l’aide du directeur photo Michael Wood, Emily Harris compose une succession de tableaux où la lumière, fût-elle déversée par le soleil à travers le feuillage ou émanant d’une seule bougie, devient l’égale du verbe.

Jeune fille curieuse mais renfermée, Lara vit dans un manoir dont l’austérité oppose un contraste saisissant à la luxuriance de la nature environnante. Enfant unique d’un veuf qui la couve au point de la garder en retrait du monde, Lara obéit aux enseignements stricts de sa gouvernante, Miss Fontaine. Elle a pour seule compagnie les insectes dont elle aime observer le labeur, au-dehors. Jusqu’à cette nuit d’orage où, à la suite d’un accident de carrosse sur une route forestière, une jeune fille inconsciente est amenée en urgence dans la propriété isolée. Peu après l’arrivée de cette mystérieuse invitée qui tarde à se remettre, une Lara de plus en plus blême commence à manifester d’étranges symptômes…

La beauté de l’adaptation à la fois épurée et novatrice du classique Carmilla que propose Emily Harris réside dans son économie. En effet, cette production indépendante tournée dans le sud-est de l’Angleterre s’avère si soignée que la maigreur de son budget s’en trouve éclipsée.

Pour mémoire, l’auteur irlandais Sheridan Le Fanu publia Carmilla, un récit vampirique phare, vers 1872, soit environ 25 ans avant le Dracula du compatriote Bram Stoker, qui reprit à son tour la narration à la première personne. Similitude additionnelle : les créatures éponymes ont toutes deux une prédilection pour les jeunes filles.

Les romans sont toutefois fort différents, à commencer par le cadre de leur action : confiné pour une bonne partie à la demeure des hôtes de Carmilla, le premier est plus intime et feutré, tandis que le second, campé en maints lieux et contrées, se veut plus épique.

Dans son adaptation, Emily Harris reprend ces qualités — intime, feutré — et les pousse à leur paroxysme. Pour ce faire, la cinéaste ramène l’histoire à sa plus simple expression : deux adolescentes, l’une innocente de tout et l’autre laissant deviner un savoir allant au-delà de ses jeunes années, avec entre elles, un jeu de séduction propre à mettre en émoi la maisonnée, époque oblige.

Mue par ce souci d’aller à l’essentiel, la réalisatrice et scénariste effectue un sain travail d’élagage, notamment dans les personnages secondaires, surtout masculins, parmi ceux-ci l’incontournable chasseur de vampires. Cette figure clé est remplacée, judicieusement, par la gouvernante de Lara : la pieuse et bigote Miss Fontaine (mademoiselle de La Fontaine dans le roman), un personnage entièrement réinventé qui a, entre autres obsessions inédites, celle de forcer Lara à être droitière en lui nouant la main gauche dans le dos. Parce que la main gauche appelle le Diable.

Jamais caricaturée malgré ses aspérités marquées, Miss Fontaine dame donc le pion à ces messieurs et accède au rôle d’antagoniste principale.

L’amour avant la peur

Car dans sa version, Emily Harris en vient à prendre le parti de Carmilla. C’est-à-dire que plutôt que d’être traitée comme étant (littéralement) monstrueuse, contre nature, à la manière du roman et de la kyrielle d’adaptations officielles et officieuses, la relation entre les deux jeunes filles bénéficie d’un regard empreint d’empathie. Lentement mais sûrement, c’est une histoire d’amour davantage que d’épouvante qui se dessine.

Même qu’il est possible de n’y déceler aucune trace réelle de fantastique, celui-ci étant réservé aux songes enfiévrés et macabres de Lara. Quant au vampirisme, il est présenté de telle sorte qu’on peut n’y voir qu’un jeu avec la notion de « sœurs de sang » explicitée par Carmilla. Une chose est sûre cependant, Miss Fontaine est, elle, convaincue que Carmilla est un monstre au sens surnaturel du terme.

En filigrane, Emily Harris parle des traditions en vertu desquelles les femmes sont enfermées dans des carcans tant physiques que psychologiques. Ce, en montrant une jeune génération (Lara et Carmilla) qui veut s’affranchir de ces diktats sociaux et religieux, face à une vieille garde (Miss Fontaine) qui en souffre autant, mais tient à les maintenir en les perpétuant. À cet égard, Miss Fontaine est fascinante, car Emily Harris la dépeint comme victime et bourreau.

Quant à la dimension lesbienne, il faut savoir que le roman, à travers toutes ses incarnations fidèles et infidèles, a donné naissance à un sous-genre en soi, mais un sous-genre où, justement, la composante saphique relève essentiellement de la titillation hétéro (voir à titre d’exemple The Vampire Lovers, de Roy Ward Baker ; 1970). Une approche traditionnelle à laquelle Emily Harris tourne résolument le dos en abordant avec finesse, sensibilité et sensualité également, puisque l’un n’empêche pas l’autre, ce premier amour féminin pluriel en contexte gothique.

En toute franchise, le propos n’est pas toujours aussi circonscrit qu’on le voudrait, et il est vrai que la cinéaste semble un temps hésitante à assumer pleinement son angle queer. Il en résulte, au mitan, un certain flottement, une certaine ambivalence.

Saisissant de poésie tragique, le dénouement rachète cette carence.

Envoûtantes ténèbres

Qui plus est, comme on l’évoquait d’emblée, le film est visuellement superbe. Avec l’aide du directeur photo Michael Wood, Emily Harris compose une succession de tableaux où la lumière, fût-elle déversée par le soleil à travers le feuillage ou émanant d’une seule bougie, devient l’égale du verbe. La réalisatrice fait par ailleurs un usage inspiré, et ponctuel, de très gros plans d’insectes. Lesquels plans impriment une intéressante progression, des diligentes fourmis aux vers dévoreurs de carcasses.

Enfin, les trois comédiennes sont excellentes : Hannah Rae (Lara) n’est pas l’ingénue habituelle et c’est merveilleux, Jessica Raine (Miss Fontaine) passe de la sévérité bienveillante à l’extrémisme religieux avec brio, et Devrim Lingnau (Carmilla) envoûte, ni plus ni moins. Ses canines juste assez saillantes pour que l’on se demande si… Son visage diaphane constamment entouré de ténèbres, comme une flamme dissipant celles-ci, ou un appât invitant à s’y perdre…

Si vous comptez donner sa chance à ce magnifique petit film, assurez-vous de ne rien manquer du tout dernier plan.

Carmilla est offert sur iTunes.

Une étrange exaltation

Le film d’Emily Harris est à l’image du personnage éponyme : il séduit autant qu’il déconcerte, ce, dans le bon sens. En témoigne ce passage du roman de Sheridan Le Fanu. « J’éprouvais le désir de m’arracher à ces sottes étreintes (qui, je dois l’avouer, étaient assez rares), mais toute mon énergie semblait m’abandonner. Ses paroles, murmurées à voix très basse, étaient une berceuse à mon oreille, et leur douce influence transformait ma résistance en une sorte d’extase d’où je ne parvenais à sortir que lorsque mon amie retirait ses bras. Elle me déplaisait grandement dans ces humeurs mystérieuses. J’éprouvais une étrange exaltation, très agréable, certes, mais à laquelle se mêlait une vague sensation de crainte et de dégoût. Je ne pouvais penser clairement à Carmilla au cours de ces scènes ; néanmoins, j’avais conscience d’une tendresse qui tournait à l’adoration, en même temps que d’une certaine horreur. »

Carmilla (V.O.)

★★★★

Drame d’Emily Harris. Avec Hannah Rae, Jessica Raine, Devrim Lingnau, Greg Wise. Grande-Bretagne, 2019, 96 minutes. Sur iTunes dès maintenant.