«On the Rocks»: un cocktail fade

Le deuxième acte du long métrage est constitué de filatures nocturnes au cours desquelles le père volage qu’est Felix tente de renouer avec sa fille.
Apple TV+ Le deuxième acte du long métrage est constitué de filatures nocturnes au cours desquelles le père volage qu’est Felix tente de renouer avec sa fille.

Laura et Dean ont tout : deux fillettes adorables, un immense appartement dans un quartier bobo de New York et aucun souci financier. Autrice en panne d’inspiration depuis des mois, Laura vit un creux professionnel, voire existentiel. Aussi, pour l’heure, c’est Dean qui pourvoit aux besoins de la famille : gros emploi, gros salaire, grosses heures de travail. Or, justement, il est au bureau de plus en plus tard et en déplacement de plus en plus souvent, Dean, et lorsqu’il est à la maison, il paraît absent. En pleine séance d’ébats, le voici qui somnole ! Alarmée, Laura se rend à l’évidence : Dean a une aventure. Loin de contredire Laura, son père, Felix, lui-même un Don Juan de première, entraîne celle-ci dans une folle enquête visant à prouver ladite infidélité.

Avec son héroïne en quête d’elle-même flanquée d’un Bill Murray drôle et blasé, On the Rocks, le nouveau Sofia Coppola, reluque assurément du côté de son succès passé Lost in Translation, où une jeune Américaine délaissée par son fiancé se liait d’amitié, à Tokyo, avec un compatriote plus âgé — Bill Murray. Et puisqu’il s’agit cette fois d’un duo père-fille, à cette influence s’ajoute celle de Somewhere, autre très beau cru antérieur dans lequel la cinéaste revisitait par la fiction sa propre relation avec son père, Francis Ford Coppola.

Hélas, On the Rocks souffre de la comparaison. Pourtant, Rashida Jones (I Love You, Man) est merveilleuse dans le rôle principal et ne se laisse pas éclipser une seule seconde par Bill Murray. Bill Murray s’avère comme à son habitude savoureux, mais à nouveau dans une déclinaison un brin paresseuse de son « personnage » public, la dimension « bellâtre vieillissant » constituant la variante du moment. Mais bon, Bill Murray, c’est Bill Murray. Les deux vedettes partagent en outre une chimie évidente.

Laquelle chimie élève considérablement le niveau d’intérêt de plusieurs situations qui, autrement, tomberaient à plat. En mari qui ignore être surveillé, Marlon Wayans (The Ladykillers) est charmant, mais sous-utilisé.

Dysharmonie narrative

Divisé en trois actes très nets, le film débute par une mise en place longuette du quotidien de Laura (dont la profession d’autrice est abondamment mentionnée, mais demeure quasi abstraite). Ici, on n’est pas tant dans la misère des riches que dans la misère de la classe moyenne supérieure, sans que cette misère devienne source d’empathie ou de grande drôlerie.

Vient le deuxième acte constitué de filatures nocturnes au cours desquelles le père volage qu’est Felix tente de renouer avec sa fille. Toute cette section « enquête comique » s’inspire ouvertement, avec force références à l’image ou dans le dialogue, des comédies policières des années 1930-1940 à la The Thin Man, mettant en vedette Myrna Loy et William Powell en couple riche et élégant de détectives amateurs. Afin d’établir davantage cette aura denostalgie, Felix précise à Laura, lors d’une scène dans un resto-lounge, qu’ils se trouvent assis à la table où Humphrey Bogart demanda jadis en mariage Lauren Bacall (au cœur de films noirs mythiques tels To Have and Have Not et The Big Sleep).

Mais là encore, plutôt que de générer un charme suranné, ces renvois ont surtout pour effet de dévaluer On the Rocks.

Par la suite, ça ne s’arrange guère. On taira la teneur du troisième acte, sinon pour dire qu’après ce qui se voulait jusque-là (sans y parvenir, mais bon) une comédie sophistiquée à la manière d’antan, le film se met à flirter avec la farce, genre pour lequel la douée cinéaste ne manifeste aucune affinité. Pire : la grande révélation n’en est absolument pas une. D’ailleurs, malgré tous ses efforts, le scénario ne ménage aucune surprise réelle, de la nature de la relation qu’entretiennent Dean et sa collègue à la destination ultime de ce fameux bijou acheté par Dean chez Cartier.

Hormis le plaisir évident des acteurs à jouer ensemble, la réalisation maîtrisée de Sofia Coppola constitue un atout certain. À maints égards, son film est un hommage à New York, ou enfin à une idée rétro de New York. En témoignent toutes ces scènes filmées dans de beaux lieux au luxe démodé.

À terme, le problème principal du film réside dans sa foncière artificialité. En cela qu’On the Rocks est, d’une part, un semi-« best of », et c’est de loin le volet le plus réussi du film, et, d’autre part, un exercice de style bancal. Or, les deux ne fusionnent jamais tout à fait, d’où le résultat désincarné. Bref, à l’instar de son héroïne, Sofia Coppola semble avoir été en panne d’inspiration sur ce coup-là. Vivement un prochain opus !

On the Rocks prend l’affiche vendredi, mais en sortie limitée aux zones où cela est permis, soit au Cinéma Starcité de Gatineau et au Cinéma Galaxy de Sherbrooke. Il sera disponible sur Apple TV+ le 23 octobre.

On the Rocks (V.O.)

★★ 1/2

Comédie dramatique de Sofia Coppola. Avec Rashida Jones, Bill Murray, Marlon Wayans, Jessica Henwick. États-Unis, 2020, 96 minutes.