«Kajillionaire»: stupeur et tremblements

Miranda July multiplie les prises de vue aux angles ou aux compositions juste ce qu’il faut d’insolite pour produire un effet sans attirer indûment l’attention.
Photo: Matt Kennedy Focus Features Miranda July multiplie les prises de vue aux angles ou aux compositions juste ce qu’il faut d’insolite pour produire un effet sans attirer indûment l’attention.

Reléguée aux franges pauvres de Los Angeles, la famille Dyne vit d’expédients et de petits larcins. Robert, le père, et Theresa, la mère, ont beau se la jouer génies du crime, la réalité est que ni l’un ni l’autre n’est très doué pour la chose. Leurs aptitudes parentales sont à l’avenant, en témoigne le prénom qu’ils ont choisi pour leur fille unique : Old Dolio, baptisée ainsi en l’honneur d’un clochard ayant gagné au loto, ce, dans l’espoir que ce dernier couche l’enfant sur son testament. Un plan élaboré en vain, comme tous ceux de Robert et Theresa.

À 26 ans, Old Dolio n’en est pas moins dévouée à ses parents. Jusqu’au jour où ces derniers intègrent dans leurs opérations une jeune femme volontaire mais un brin naïve : Melanie.

La suite de Kajillionaire s’avère merveilleusement imprévisible.

Troisième long métrage de la trop rare cinéaste (et souvent actrice, mais pas ici) Miranda July après Me and You and Everyone We Know et The Future, Kajillionaire ne révèle sa vraie nature de récit initiatique qu’au bout d’un moment, presque à la fin du premier acte. Qui a vu les précédents films de l’autrice reconnaîtra le ton particulier, avec inclusion de touches décalées (ce mur du repaire des Dyne qui pleure de la mousse rose), mais refus de verser dans le surréalisme. On est dans « le vrai monde », mais on contemple celui-ci par l’entremise d’un point de vue, disons, prompt à mettre en relief le moindre détail absurde ou bizarre.

Héroïne introvertie de cette comédie d’une excentricité aussi soutenue que délicieuse, Old Dolio est en quête, de manière d’abord semi-consciente puis plus affirmée, d’un rapport humain significatif, elle qui n’a jamais reçu quelque marque d’affection que ce soit de la part de ses parents. D’ailleurs, il est des passages plutôt durs sur le plan psychologique, mais là comme partout dans son film, la cinéaste présente les situations dans un écrin d’étrangeté comique assez irrésistible (pour peu que l’on soit friand de ce genre de propositions singulières).

Distribution brillante

Très accomplie, la réalisation de Miranda July multiplie les prises de vue aux angles ou aux compositions juste ce qu’il faut d’insolite pour produire un effet sans attirer indûment l’attention. Comme dans ses films passés, la cinéaste est dans une espèce de minimalisme narratif propice au dévoilement graduel des idiosyncrasies de ses personnages : son véritable centre d’intérêt.

Privilégiant une approche « en faire plus avec moins » de circonstances, Richard Jenkins (The Shape of Water) et la trop rare également Debra Winger (Shadowlands) sont parfaits en parents terribles — et terriblement déconnectés. En pôles contraires mais peut-être après tout complémentaires, Gina Rodriguez (Annihilation) et Evan Rachel Wood (Westworld), qui incarnent respectivement Melanie et Old Dolio, sont splendides, et c’est un plaisir que de voir évoluer leur relation pourtant mal engagée.

C’est en l’occurrence là le seul bon coup de Robert et Theresa, l’ironie étant que ce n’était absolument pas le but.

Kajillionaire (V.O.)

★★★★

Comédie fantaisiste de Miranda July. Avec Evan Rachel Wood, Gina Rodriguez, Richard Jenkins, Debra Winger. États-Unis, 2020, 106 minutes.