Albert Brooks, au-delà de l’au-delà

La dimension universelle de ce qui émerge de l’introspection forcée de Daniel est l’une des raisons qui font en sorte que «Defending Your Life» vieillit aussi bien.
Photo: Warner Bros. La dimension universelle de ce qui émerge de l’introspection forcée de Daniel est l’une des raisons qui font en sorte que «Defending Your Life» vieillit aussi bien.

Ces jours-ci, la plateforme Criterion Channel célèbre le cinéma d’Albert Brooks. Davantage connu du grand public comme acteur, de Taxi Driver à This Is 40 en passant par Broadcast News, Out of Sight ou Drive, Brooks est aussi le réalisateur d’une poignée de films : sept en tout. Porté sur l’autodérision, il y incarne chaque fois un protagoniste en crise, mais surtout paralysé par un profond sentiment d’insécurité. C’est tout spécialement le cas dans sa comédie fantaisiste Defending Your Life où, face à Meryl Streep, il joue un yuppie contraint de justifier, devant un tribunal de l’au-delà, l’existence qu’il a menée sur terre. Retour sur un film qui n’a cessé de prendre du galon depuis sa sortie en 1991.

Assez bien reçu par la critique à l’époque, quoique sans dithyrambe, Defending Your Life débute à Los Angeles où un cadre en publicité, Daniel, vient de s’acheter une BMW pour ses 40 ans. Tandis qu’il fredonne la chanson de Barbra Streisand Something’s Coming, eh bien, « quelque chose vient », effectivement : un autobus, qu’un Daniel distrait emboutit. Le ton est donné.

C’est perplexe qu’il revient à lui dans la Cité du Jugement dernier, lieu où se tiendra un procès au cours duquel des passages choisis de son existence seront projetés afin de décider s’il pourra poursuivre son cheminement dans l’univers, ou s’il sera renvoyé sur terre pour une autre vie et une autre chance de mieux faire. Pour l’anecdote, Daniel en est à 20 vies « infructueuses ».

À cet égard, un excellent gag implique une visite au Pavillon des vies antérieures, dont l’hôte holographique n’est nulle autre que Shirley Maclaine, alors connue autant pour ses ouvrages sur la réincarnation que pour ses films.

À terme, on souhaite déterminer si l’existence de Daniel a été mue, ou non, par la peur. Rip Torn incarne l’avocat de la défense et Lee Grant, la procureure adverse. Dans ce qui se transforme en blague récurrente, ces personnages sont dotés d’un intellect supérieur (« Je viens d’un monde où tout ce qui compte est la taille du pénis, et j’atterris dans un endroit où on n’en a que pour la grosseur du cerveau ! », se lamente Daniel en apprenant la faiblesse de ses propres facultés).

Si loin, si proche

Un des éléments les plus fascinants du film est l’aspect éminemment terre à terre de ce lieu céleste (ou parallèle ?). À dessein, Albert Brooks crée un univers familier jusqu’au banal plutôt que fantastique. Ici, pas la moindre trace d’anges ou d’iconographie religieuse. Avec ses hôtels aux marquises classiques, ses boutiques et ses restaurants, la cité du Jugement dernier pourrait quasiment passer pour le Quartier Dix30.

Dans sa critique très positive, feu Roger Ebert y va de cette judicieuse lecture : « N’est-ce pas parfaitement sensé que le paradis, pour chaque société, ressemble à un lieu terrestre connu ? [….] 2001, de Stanley Kubrick, se terminait avec l’astronaute quittant le système solaire et se retrouvant, de manière inattendue, dans une chambre d’hôtel immaculée. L’explication habituelle pour cette scène est qu’une espèce supérieure venue d’ailleurs dans l’univers a construit cette pièce pour lui, afin qu’il se sente chez lui pendant qu’il est étudié — tout comme on dispose quelques arbres à l’intention des singes dans un zoo. La meilleure blague de Defending Your Life est que le paradis est géré selon des préceptes que recommanderait un programme de maîtrise en administration des affaires. »

Lumineuse Streep

Et Meryl Streep dans tout ça ? Elle est Julia, une compatriote récemment décédée certaine de pouvoir « continuer » tant chacun des bouts de sa vie mis à l’étude s’avère édifiant. Tout le contraire de Daniel, qui lui va d’humiliation en humiliation (un spectacle d’autant plus comique que, comme toujours avec les rôles que s’écrit Albert Brooks, Daniel est un narcissique inconscient de l’être). Bref, pas le moment idéal pour tomber amoureux.

Or, c’est cet enjeu romantique qui donne à Defending Your Life un supplément de tendresse absent des films jusque-là plus caustiques et cyniques de Brooks, à commencer par l’hilarant, mais impitoyable Lost in America, sur l’éveil spirituel de pacotille d’un couple bourgeois au chômage.

Cela, et la présence lumineuse de Streep qui, malgré l’occasionnelle comédie (Heartburn, She-Devil), était en ce temps-là entourée d’une aura de perfection dramatique (Kramer vs Kramer, The French Lieutenant’s Woman, Sophie’s Choice, Silkwood, Ironweed, A Cry in the Dark, etc.) qu’il était désormais de bon ton de ridiculiser dans certains cercles critiques. Dans le New Yorker, Pauline Kael venait de la qualifier « d’automate » dans sa critique de Postcards from the Edge. Au sujet du subséquent Defending Your Life, Desson Howe écrivait dans le Washington Post, non sans une pointe de condescendance, que Streep y « adoucit son exosquelette d’actrice pour une performance étonnamment engageante. »

Mine de rien, Defending Your Life est à marquer d’une pierre blanche dans l’illustre carrière de Meryl Streep, car c’est à partir de là que l’image d’inaccessible « perfection dramatique » fut cassée. Ce, en grande partie parce que l’actrice y interprète avec chaleur et légèreté, mais surtout autodérision, une femme tellement parfaite que ça en devenait absurde.

Dans sa fiche de recommandation, le New York Times constate a posteriori : « Cette comédie romantique drôle, originale, et insidieusement profonde, éclaira Meryl Streep sous un nouveau jour. À l’époque, Streep avait une réputation d’austérité et de travail d’accents, alors de la voir aussi détendue et effervescente qu’elle l’est dans Defending Your Life était un peu une révélation — une qui changea le cours de sa carrière. »

L’enjeu de la peur

Et pourquoi le film vieillit-il si bien ? Sans doute grâce, d’une part, à la nature intemporelle du questionnement au cœur de l’intrigue (une vie vécue sous le joug de la peur est-elle une vie réellement vécue ?), et, d’autre part, à la dimension universelle de ce qui émerge de l’introspection forcée de Daniel.

Fait intéressant, dans une entrevue accordée à Rolling Stone à l’occasion du 25e anniversaire du film, Albert Brooks révèle que lors des projections tests organisées par le studio en amont de la sortie, le film reçut une belle moyenne de B+ du public, mais une note s’élevant à A+ auprès de la tranche des 18-25 ans. Un cas de figure inédit pour le cinéaste, qui avance : « Et c’est ici que la dimension “peur” entre en ligne de compte, parce que les jeunes, à cet âge, n’ont aucune idée de ce qui se passe, et le film a résonné en eux. Ça n’avait rien à voir avec la vie ou la mort ou la Terre. Je crois que ça avait tout à voir avec l’idée d’essayer de ne pas avoir peur. »

Concernant le fait que Defending Your Life connaît une popularité jamais démentie, Albert Brooks poursuit plus loin : « Ce film en particulier, quel que soit l’effet qu’il a produit sur cette jeune partie de l’audience lors des projections tests originales, il semble encore le produire. »

Son explication du phénomène est simple, mais ô combien juste : « Avoir peur et ne pas faire ce qu’on veut faire, c’est tellement une émotion de base. »

Defending Your Life est offert sur les plateformes Criterion Channel, iTunes, Cineplex, YouTube et Google Play

Aussi d’Albert Brooks sur Criterion

Real Life (1979). Brooks en réalisateur qui débarque dans une famille « normale » pour une satire mordante (et presciente) de la téléréalité.

ModernRomance (1981). Brooks en monteur qui rompt avec son infiniment patiente amoureuse (Kathryn Harrold) le temps d’une « anti-comédie romantique ».

Lost in America (1985). Brooks et Julie Hagerty en bobos avant la lettre lancés dans un « road-trip » existentiel.

Mother (1996). Brooks en écrivain mûr qui envahit sa mère (Debbie Reynolds) afin de mieux comprendre sa malchance en amour.

Autres films campés dans l’au-delà

A Matter of Life and Death, de Michael Powell et Emeric Pressburger (1946). Un aviateur qui aurait dû périr, mais a survécu par erreur fait appel devant une cour céleste afin de continuer à vivre.

After Life, de Hirokazu Kore-eda (1998). Deux conseillers ont pour tâche d’aider les défunts à choisir l’unique souvenir qu’ils garderont de leur passage sur terre.

Beetlejuice, de Tim Burton (1988). Un couple récemment décédé découvre les côtés peu pratiques du trépas.

Heaven Can Wait, de Ernst Lubitsch (1943). Un homme essaie tant bien que mal de convaincre le diable de l’accueillir en enfer.

Orphée, de Jean Cocteau (1950). Une transposition moderne du mythe d’Orphée, qui tente de ramener son aimée Eurydice des Enfers.