«Nadia, Butterfly»: la poignante mélancolie d’une nageuse papillon

Le cinéaste Pascal Plante et l’actrice-nageuse Katerine Savard présentent l’histoire d’une athlète qui décide de faire une croix sur sa carrière.
Marie-France Coallier Le Devoir Le cinéaste Pascal Plante et l’actrice-nageuse Katerine Savard présentent l’histoire d’une athlète qui décide de faire une croix sur sa carrière.

Le très beau second film de Pascal Plante, Nadia, Butterfly, qui ouvre mercredi le Festival de cinéma de la ville de Québec après une sélection officielle à Cannes, est tout sauf un drame sportif traditionnel. Ici, pas d’histoire d’athlète donné perdant culminant avec une improbable victoire finale, et pas davantage de récit édifiant de coach qui inspire ses athlètes dans l’adversité. On est ailleurs. La Nadia du titre est en l’occurrence une nageuse qui a décidé de quitter la compétition à l’issue des Jeux olympiques où on la rencontre au commencement du film. Or, quand on a tout donné à un sport, voire que l’on s’est défini toute sa vie en fonction de celui-ci, que fait-on ensuite ? Qui est-on ensuite ? Avec l’acuité de quelqu’un qui connaît une chose ou deux sur l’univers qu’il dépeint, Pascal Plante brosse le portrait tout en finesse d’une jeune femme en quête d’elle-même.

« Au cinéma, on a surtout vu des films axés sur des sports où c’est très clair qui gagne et qui perd. Ce sont souvent des sports d’équipe, hockey, football, baseball, etc., où c’est évident, parce qu’il y a un score final. Dans les sports individuels, c’est probablement la boxe qu’on a le plus vue, là encore parce qu’il n’y a qu’une seule personne debout à la fin : ce sont des codes faciles à présenter et à saisir », explique Pascal Plante (Les faux tatouages).

Il en va autrement en natation : « Finir troisième peut être une grande victoire : être troisième au monde, c’est pas de la marde ! Voire sixième, si tu as bien nagé, que tu as fait ton meilleur temps à vie… C’est extrêmement relatif. Le rapport très nuancé par rapport à ce que c’est que de gagner ou de perdre, ce que c’est que l’accomplissement d’un athlète… je ne l’ai pas beaucoup vu au cinéma. Et bref, comme ancien nageur ET comme cinéphile, j’avais cette double frustration », poursuit Pascal Plante.

Retrouver de telles nuances dans un film constituait, pour reprendre les mots du cinéaste, « un désir inassouvi ».

Comme un deuil

C’est ainsi qu’est née Nadia Beaudry, nageuse qui excelle en nage papillon, d’où le titre, et dont on fait la connaissance aux (fictifs, depuis la pandémie) Jeux olympiques de Tokyo, alors que sa décision de se retirer du sport à 23 ans à peine a d’ores et déjà été prise.

Qui plus est, au moment où l’on fait sa connaissance, elle vient de livrer une contre-performance. Dernière chance de clore en beauté : une compétition en équipe à laquelle on assiste au bout d’environ quinze minutes dans le film. Une preuve additionnelle que le film de Pascal Plante n’en est pas un sur la victoire ou la défaite sportive, mais bien sur ce qui se passe dans la tête de l’athlète à l’issue de l’ultime épreuve.

« Le scénario est construit autour du concept de deuil ; toutes les étapes y sont », révèle l’auteur.

Le rapport très nuancé par rapport à ce que c’est que de gagner ou de perdre, ce que c’est que l’accomplissement d’un athlète… je ne l’ai pas beaucoup vu au cinéma.

 

Le déni, la colère… jusqu’à l’acceptation. Mais il ne s’agit pas uniquement pour Nadia de faire le deuil de son sport : c’est plus complexe. En effet, les deuils sont multiples : deuil des coéquipières, deuil du coach et deuil, surtout, de sa meilleure amie, Marie-Pierre, qui elle continuera la compétition. Une poignante aura de mélancolie accompagne Nadia pendant une bonne partie du film.

« La psychologie de l’athlète, future ex-athlète dans le cas présent, ça aussi, c’est peu montré dans les films, il me semble. Tout comme la natation dans sa dimension compétitive. »

Et Pascal Plante d’expliquer avec justesse que cette discipline est souvent montrée au cinéma soit pour sa valeur récréative, soit par velléité métaphorique, avec l’eau comme symbole parfois transcendant, mais parfois fourre-tout également. Rien de tel dans Nadia, Butterfly, qui opte pour le réalisme plutôt que pour le romantisme dans sa représentation de la natation.

C’est patent dès la — remarquable — ouverture du film, un plan-séquence brillant montrant le dernier entraînement de l’équipe avant la compétition : on suit les nageuses à l’aller, on fait halte le temps des commentaires hors champ de l’entraîneur, puis on reprend pour la longueur de retour, et ce, tout en passant au moyen d’un lent zoom du général au spécifique, des quatre coéquipières à Nadia seule, en plan serré. Il n’y a aucune coupure, et d’entrée de jeu, tant la manière que le ton sont donnés.

« C’était une séquence très complexe, et la directrice photo, Stéphanie Weber Biron, a été incroyable. Elle manie elle-même la caméra, ce qui n’est pas le cas de tous les directeurs photo […] C’est ce qu’on a tourné en premier. J’y tenais, parce que je trouvais essentiel que la première chose que les membres de l’équipe du film voient, ce soit les nageuses à l’œuvre. Je voulais que tout le monde soit impressionné par elles. Je voulais que leur accomplissement physique, leur maîtrise, les frappe et qu’ils gardent ça en tête par la suite, pour tout le reste du tournage. Une façon de dire : “Regardez : ça, c’est l’univers dans lequel on est.” »

Une honnêteté touchante

Véritable médaillée olympique (le bronze aux 200 mètres style libre par équipe à Rio en 2016), Katerine Savard incarne Nadia Beaudry avec une vérité confondante. Et non, ce qui rend sa performance si crédible, ce n’est pas la part physique, mais celle émotionnelle. Fait intéressant, Pascal Plante n’a pas écrit le rôle pour elle en particulier. Même qu’il ne l’avait pas pressentie.

En cours d’écriture, le cinéaste sollicita les commentaires d’athlètes olympiques afin de rendre les coulisses des Jeux aussi conformes que possible à la réalité, et c’est à titre de consultante technique « officieuse » que la nageuse fut d’abord sollicitée.

« J’ai simplement répondu à ses questions, se souvient Katerine Savard. J’ai fait quelques suggestions, mais je n’avais aucune idée de qui jouerait ce rôle-là et je ne me voyais pas du tout faire ça. Je n’y ai même pas pensé. Lorsque Pascal m’a demandé d’auditionner, ça m’a tout de suite tenté, mais j’ai beaucoup douté. »

C’est en visionnant des entrevues passées de Katerine Savard que Pascal Plante a eu le déclic. « J’ai vu à quel point elle est à fleur de peau, qu’elle possède une vivacité… une espèce d’honnêteté très touchante. Je me suis dit qu’elle n’aurait pas de problème à puiser en elle les émotions nécessaires pour incarner Nadia », précise Pascal Plante qui, force est de le constater, a vu juste.

Toutes les athlètes du film sont de vraies nageuses, y compris le personnage de Marie-Pierre, la partenaire et meilleure amie de Nadia qu’interprète avec aplomb Ariane Mainville. Si le film est une fiction, ce bout-là correspond en revanche à la réalité.

« Ariane et moi étions déjà meilleures amies, mais cette aventure-là nous a encore plus rapprochées, confie Katerine Savard. Ce que j’ai vécu pendant ce premier tournage, je ne l’ai jamais vécu avec personne d’autre, forcément. Pendant un mois, Ariane et moi, on était ensemble tout le temps. Le mélange de sport et d’émotions à jouer… On a vécu quelque chose qui s’est avéré vraiment plus grand qu’on le pensait. »

Une fin comme un début

Au sujet de la retraite précoce que prend Nadia, était-ce troublant à jouer, pour l’athlète qui n’est pas encore rendue à cette étape de son propre parcours sportif ?

« Je ne l’ai pas vécu, mais je sais que ça viendra plus tôt que tard : j’en ai plus derrière que devant moi, admet Katerine Savard avec franchise. En définitive, ç’a été facile pour moi de me projeter dans cet état d’esprit là, dans ces émotions-là. J’ai vu des amis prendre leur retraite… En même temps, j’ai beau l’avoir joué, rien ne prépare à quitter la compétition : ce sport-là, c’est toute ma vie. Rien ne pourra atténuer la peine que je ressentirai alors. La natation, c’est mon premier amour… »

Mais justement, le cinéma pourrait-il devenir un second amour ? Katerine Savard a assurément ce qu’il faut. Lorsqu’on lui pose la question, son visage s’illumine.

« C’est un mode de vie qui m’a rejoint, j’avoue. Je suis une hyperactive et je suis très émotive… Oui, je pense que ça me plairait, de continuer. »

Après sa première au FCVQ, Nadia, Butterfly prend l’affiche le 18 septembre.

Le retour d’Imelda

En complément de programme lors de la soirée d’ouverture du FCVQ, on a hâte de découvrir le court-métrage Imelda 2 : le notaire, dans lequel le cinéaste Martin Villeneuve incarne pour une deuxième fois son inénarrable grand-mère paternelle. Attifé d’une perruque blanche, d’une étole et surtout d’un maquillage vieillissant remarquable, le réalisateur donne la réplique à Robert Lepage, qui joue le notaire du titre, père dans la vraie vie de Martin et Denis Villeneuve. « Mon père prend sa retraite cette année, après plus de 50 ans de notariat. Ce film, c’est un peu son cadeau de retraite », fait valoir Martin Villeneuve, qui a autoproduit ce second opus court, à l’instar d’un troisième où il partage cette fois la vedette avec Ginette Reno. Ce Imelda 3 : Simone, sera promet-on dévoilé dans un mois environ. À noter qu’en 2014, le FCVQ avait présenté en première le court-métrage originel Imelda. François Lévesque